Armand Robin: la correspondance
Lettres à Marcel Laurent (1943-1945)
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Carte postale: Mostra della Rivoluzione fascista. Il "Duce" di Quirino Ruggeri
Roma, le 2 avril 1934.
Mon cher ami,
J'avais pensé t'écrire longuement, mais c'est bien inutile: je perdrais beaucoup de temps sans pouvoir, en compensation, réussir à te dire tout ce que ce voyage m'a suggéré. Je te garderai donc mes impressions pour le retour, bien que je sois très inhabile à raconter.
Rome me plaît beaucoup moins que Florence, qui est une ville unique au monde, à tous les points de vue. La vie toscane, surtout, est si vive, si franche. Ici tout est "maestà", et puis, il y a trop de latinité, trop de vieux cubes de pierre romains; on y sent trop aussi le catholicisme hiérarchique. Quant à la jeunesse fasciste, à l'idéalisme fasciste, etc. ... je dois te dire que j'ai été assez déçu.
Affectueusement à toi.
A. Robin.
Paris, 27 juin 1934
Mes bien chers vieux,
Mon double est-il venu, depuis, troubler votre sommeil? Lui avez-vous réservé une place auprès de vous autour de la table du commercialement sympathique Lécullier?
Je suis très occupé depuis: dame, je n'ai pas l'avantage de ne connaître personne à Paris. Aujourd'hui, j'ai vu six bonshommes, et demain ça recommence. Je combine ça avec la lecture du "Bouif errant", les séances de cinéma aujourd'hui: ("Tempête sur le Mexique" d'Eisenstein, et "Bottoms up") et, enfin, mon éducation culinaire: je vous inviterai à ma table (pas tous à la fois: il n'y a que deux places) nous mangerons des bifteaks, des pommes de terre, et des pâtes "maison".
Mon voyage s'est bien effectué: la seule ombre au tableau c'est que vous n'étiez pas au départ, mais vous êtes tout excusés. Dans le train, j'ai eu la chance de trouver un de mes flirts qui se rendait par hasard à Mâcon. Je suis descendu à Dijon: il y pleuvait à torrents - aussi, la seule chose que j'y ai pu vraiment apprécier, c'est les escargots, des escargots divins!
Je vais vous raconter une histoire: elle n'est pas drôle au fond, mais vous allez quand même rire (du moins je l'espère), comme dans Molière. Nous avons parfois parlé entre nous d'un type entré il y a deux ans à l'École et nommé....: vous vous souvenez qu'il est entré en 4ème année, après avoir travaillé de 12 à 15 heures par jour et sans sortir le dimanche. Il y a une justice: le pauvre type est devenu fou. D'une drôle de manière: au début de cette année, pensant à son sujet de diplôme, il a d'abord songé à un sujet grec: il est donc allé trouver Vendryès qui lui a indiqué 4 ou 5 sujets. Quelques temps après, il se ravise: non, ce n'est pas le grec qui l'intéresse, c'est l'hébreu (il est juif); il s'en va donc trouver un autre bonhomme qui lui indique 4 ou 5 sujets d'hébreu. Au bout de quelques jours, il s'aperçoit que, plus que le grec et l'hébreu, c'est le latin qui le passionne: le voilà donc chez Ernout qui lui propose de même un certain nombre de sujets. Peu après, il se ravise de nouveau: décidément, il faut qu'il fasse un diplôme de français: de nouveau un prof lui propose une demi-douzaine de sujets.
Voici donc mon... à l'École avec ses 20 sujets différents: il lui est impossible de choisir, de décider si peu que ce soit; sa volonté sombre devant le problème; l'angoisse, une "angoisse métaphysique" le saisit; sa raison se met à douter d'elle-même; et, surtout, il a peur: s'il accepte un des sujets de Vendryès, par exemple, toute sa vie, il sera poursuivi par la vengeance des trois autres et inversement: bref, sa vie lui apparaît sans issue, menacée par des Furies implacables. C'est à ce moment qu'on l'emmène à l'hôpital, puis chez ses parents.
Les résultats de l'Agrég seront affichés probablement le 13 à la Sorbonne; donnez-moi votre adresse à cette époque pour que je puisse télégraphier.
Excusez la brièveté de cette lettre: je n'ai vraiment pas beaucoup de temps... Avec mon plus affectueux souvenir.
Le Bas.
Village du Oasker, le 6 septembre 1934
Mon bien cher Laurent,
J'ai reçu ta lettre, remarquant avec grand plaisir que la Pologne n'avait pas fait sur ta tête, riche en fantaisies délicates et délicieuses, meilleure impression que sur ma tête cimmérienne, féconde en rêves secrets. Le Polonais est intelligent,
mais d'une intelligence qu'il porte au bout des nerfs comme une fleur au bout des doigts: il ne faut pas trop souffler dessus, sinon elle tombe. Le meilleur de cette intelligence, lorsqu'elle ne devient pas l'esclave de la passion nationaliste, ne va qu'à discerner, avec une rare acuité, les nuances les plus imperceptibles du monde des couleurs et, surtout, des sons. Un Polonais est un homme pour qui mille types, chaussant la même chaussure Bata, auront chacun un pas différent, révélant des harmoniques qui l'agaceront, l'exciteront ou le charmeront. Qualités d'artistes, à coup sûr, ou plutôt qualités d'esthètes. Parmi les Slaves, les Polonais sont un peu des "juifs slaves" (que dirait Brablec?)
Mais je te parle là de choses que tu sens assurément mieux que je ne le fais. Pour ma part, je n'ai rien retiré de mon séjour en Pologne, si ce n'est la révélation de Wyspianski.
Tu as dû attendre longtemps une lettre de ton indigne bas-breton. Mon cher vieux, tu me pardonneras: on ne se console pas en un jour d'être premier collé à l'agrégation des Lettres. Moi qui avais tant espéré pouvoir enfin, dès cette année, devenir un esprit libre, un homme libre, un corps libre pour toutes les aventures de l'intelligence et de la chair; au lieu de cela, pour un sale quart de point, de nouveau la prison, et des pleurs et des grincements de dents, de nouveau la caverne où n'apparaît que l'ombre de ce qui est humain, de nouveau la vie irréelle au lieu de la vie réelle, au lieu de la vie surréelle.
Ce qui m'embête, c'est que je n'ai été admissible que grâce à ma note de français; elle ne m'a pas étonné, mais, tout de même, du point de vue du Concours, rien de plus aléatoire.
Mon corps, l'an prochain, sera à Paris, je ne sais trop dans quelles conditions; j'ai demandé une place de délégué dans la région parisienne, mais j'ai bien peur d'avoir beaucoup trop de travail; et j'aurai tellement le temps, plus tard, de décrotter les tuyaux de cervelle de mes petits bas-bretons futurs! J'ai demandé aussi un poste (tiens-toi bien!) d'"instituteur suppléant éventuel" à Paris même: c'est payé de 14 à 1500 F. par mois et l'on a tout son temps à soi; cela équivaut, très exactement, à "répétiteur" dans une E. P. S.
Tout ceci n'est donc pas très triste, et si je savais être sage, comme je mènerais heureuse vie dès maintenant! A la rigueur, l'an prochain, si je n'obtenais aucune des places désirées, j'emprunterais de l'argent: une douzaine de mille francs, par exemple, de façon à être un peu respecté. De cette façon, j'aurais une année splendide: Paris, 2 ou 3 heures de travail par jour, théâtre, cinéma, beuveries, conversations en cénacle, etc.
Mon cher vieux, je suppose que cette lettre va te parvenir directement. J'ai écrit tout dernièrement à Verdier.
Je vis de très heureux jours dans ce petit coin tout à fait perdu; je m'étends des après-midis entières sur les herbes, en tâchant d'être aussi simple qu'elles. Quand nous reverrons-nous? A Noël? Au fond, c'est moi qui aurai le plus d'argent, sans doute; je pourrais donc me déplacer vers vous. Bien affectueusement à toi.
A. Robin
carte postale en couleurs: Bretagne. Locronan. La "Jument" (pierre sacrée) donnant les joies de la maternité.
Plouguernével, 28 septembre 1934
Cher Laurent,
Reçu à l'instant ta lettre. Oui, je suis bien à envier malgré tout. Je compte bien passer, cette année, des jours absolument riches de sensations. Je suis nommé à Paris "instituteur suppléant éventuel". J'y resterai au moins jusqu'à Noël; à cette époque j'espère vous retrouver, soit à Lyon, soit en Auvergne. Adresse provisoire à Paris: 8, rue du Regard (6ème).
Pour les tapirs, il y a un certain G... avenue de Saxe, 28: pas intéressant; je ne te le recommande vraiment pas. Il vaut mieux faire de la réclame dans le "Nouvelliste". Mademoiselle Visseaux m'a écrit des États-Unis: elle n'a pas l'intention de reprendre. Va voir de ma part Melle.... Studio linguiste, 12, rue Godefroy. Mais la réclame porte beaucoup mieux. D'ailleurs, je passerai peut-être les deux derniers trimestres à Lyon.
Très amicalement.
Paris, 23 octobre 1934.
Mon cher Laurent,
Je suis décidément parisien; aux dernières nouvelles, je serais boursier à la Sorbonne; j'ignore encore par quelle étrange irrégularité j'ai été appelé à bénéficier d'une telle mesure d'exception! Mon mois d'instituteur suppléant éventuel, s'il n'a pas contribué à élever mon niveau culturel, m'a mis du moins 1500 F. en poche, bien mérités d'ailleurs. Je ne donnerai sans doute pas de leçons, cette année: il FAUT que cette année soit douce, que le seul aiguillon en soit la ferveur de la chair, la ferveur de l'esprit. Plus que jamais, le besoin se fait sentir de sauver ces choses: notre génération est sacrifiée: il n'y a d'honneurs, il n'y a de médailles, il n'y a de considération, il n'y a plus simplement de pain, que pour les vieux, les gens que l'âge a bien assis, bien calés, après de solides digestions, pendant 30 ou 40 ans, de solides digestions d'estomacs bien pleins, bien ronds; le monde ne reconnaît qu'eux et ce sont eux qui font le monde; les vieillards et les vieilles idées, regarde comme cette rouille s'étend; chaque pays, tour à tour, découvre son vieillard de Tournefeuille, désapprend de vivre avec des idées généreuses, des idées de bonheur, des idées de jeunes. Pour nous, rien; une maigre pitance, à quatre sur dix d'entre nous, les veinards; l'avenir fermé, comme si nous étions de trop; et, pour nous apprendre à avoir conçu quelque espoir et souhaité que notre vieux monde, un beau jour, se réveille joyeux dans une lumière toute neuve, bientôt la botte et le poing, et, pour notre cerveau, des "Marseillaises" sur de gros cuivres; et, bien plus encore - car la farce n'est pas assez bonne et nous sommes venus trop tôt dans un siècle trop vieux - l'on nous apprendra à être des vieillards à 20 ans, l'on nous inspirera le désir de courir à la vieillesse, de la glorifier, de maudire les idées jeunes, pour défendre à coups de matraque les pensées lasses de Joseph de Maistre.
Toute cette jeunesse, il nous faudrait la défendre, consciemment, la porter en nous jusqu'à notre mort. Je crains bien que nous ne soyons vaincus, que bientôt nous n'ayons à subir le destin de nos camarades allemands, qui ont suicidé en eux leur jeunesse, leurs jeunes promesses d'avenir. Là-bas aussi - et ailleurs- l'air a retenti du bruit de la révolution, puis ce bruit s'est éteint, tandis que s'élevait le fracas de milliers de bottes.
J'ai entendu Malraux, l'autre soir; ce soir encore, je compte l'écouter; je ne sais s'il a foi dans la victoire, s'il espère en la naissance d'un monde où il y aurait place pour autre chose que des drapeaux et des revues militaires et l'hypocrisie des "honnêtes gens". Sa voix, en tout cas, s'élève, grave, triste, un peu nerveuse et, le long de phrases aux détours compliqués, peu accessibles pour la foule, la révolte naît, s'élève, s'abaisse, disparaît, puis finit par triompher, maîtresse enfin, mais après quelles luttes!
Écris-moi souvent.
Souvenirs affectueux.
Paris 6ème: 8,rue du Regard.
Paris le 28 octobre 1934.
Je comprends à merveille ton désir de fuir Lyon, cette "city of dreadfull night", où êtres et choses sont si peu généreux, si peu porteurs d'humanité, que le brouillard lui-même n'y abrite pas ces mystères que tant d'autres peuples ont su placer entre ciel et terre; non, il n'est qu'un voile de plus sur l'humanité hypocrite et sale qui y trouve le meilleur des refuges contre la franchise des regards; grâce à lui, les Lyonnais glissent invisibles, ombres égoïstement chargées de leurs secrets, insérant leur saleté dans la saleté complice de l'atmosphère.
Mais comment partir? Les postes d'instituteurs suppléants éventuels sont extrêmement difficiles à obtenir, surtout après que le "mouvement" a été fait, et qu'il ne peut plus s'agir que de vacances de postes: à mon avis, ne compte pas là-dessus. Il faut, pour y parvenir, un piston monstre; mon cas est unique: je suis le seul à avoir été nommé uniquement grâce à mes titres universitaires et, encore, avec du piston universitaire (un de mes profs de Lakanal connaissait très intimement le chef de bureau à la direction de l'enseignement primaire). Mais les autres ont été nommés grâce à des pistons politiques ahurissants parfois: j'en connais un, en particulier, qu'une démarche personnelle de Renard (le copain de Chiappe) a casé! Quant à ma place, il est déjà pourvu à mon remplacement dès le 1er novembre.
Le mieux que tu aies à faire, à mon sens, est de t'adresser à Pauphilet, qui pourrait utilement t'appuyer pour ta demande; connaîtrais-tu également un hommne politique, très influent, S. F. I. 0.? Le directeur de l'enseignement primaire de la Seine, un nommé....... est de ce parti et est très sensible aux influences politiques. Voudrais-tu également te mettre en rapport, directement, de ma part avec Mme...... Directrice du centre universitaire de vacances du "Val Profond", Bièvres (Seine-et-Oise)? Le "Val Profond" recherche un étudiant au pair qui s'occuperait de la propagande pour la boîte.
A partir du 31, je suis libre; selon toute vraisemblance, je vais obtenir cette bourse d'agrégation - elle est déguisée - à Paris.
Je te quitte ici; j'aurais pourtant tellement voulu te parler de la réunion de mardi soir; Malraux s'est surpassé!
Bonjour à ce brave Fioux.
Avec mes plus affectueux sentiments.
Paris, Montagne Sainte-Genevièvre, 27 novembre 1934.
Bien cher ami,
Cette lettre contiendra tout d'abord les félicitations d'usage - auxquelles j'ajouterai une autre formule, que j'espère assez peu fréquemment employée entre hommes: la joie de voir un autre enfin délivré de la nécessité de savoir - oh! pas complètement, mais, tout de même, quel pas vers la libération!
Mais ma lettre ne contiendra pas que cela: je t'avoue que je ne suis pas du tout content de toi: oui, tu me déclares que tu prépares l'agrégation - passe encore de m'en informer (on peut bien laver son linge sale entre amis!) mais consacrer toute ta lettre à ce sujet, ah! non! Tu peux bien, toi, m'entretenir de bien autre chose que de cette boîte à jeter les ordures de notre esprit! Tu es donc inexcusable de m'entretenir d'une si vile matière -.
Pour moi, pas plus que l'an dernier, JE NE PRÉPARE PAS L'AGRÉGATION: "des neiges bleuâtres surgit une musique trop chère", me murmure Alexandre Blok; le prestige et la splendide pureté de ce lyrisme blokien sont choses trop pénétrantes pour que je n'acquiesce pas à l'invitation et ne me rende au Wonderland bienheureux. - Comment résister à la tentation? Et y a-t-il place, dis-moi, pour le parfait agrégatif, dans l'Univers d'André Breton, dans cet Univers que feront naître les neiges de DEMAIN? La question se pose de savoir si nous pouvons nous glisser là où l'être privilégié tourne sa face orgueilleuse vers
"le ciel allaiteur de troupeaux montagnards"?
Les agrégatifs et les agrégés peuvent-ils, sans se démettre d'eux-mêmes, être admis, être des élus? - Pour moi, je dis non; et, comme je suis très normal, que je préfère le plus grand bonheur au moindre, je choisis le paradis.
As-tu pu lire le dernier livre de Giono ("Le chant du Monde")? Très grande réussite: tout le disparate du Giono d'autrefois s'est harmonisé; Homère, Théocrite, Ramuz et les surréalistes se sont accordés chez lui: il en est né une glorification épique et lyrique du monde réel et surréel - Lis ce livre!
Connais-tu le nom du poète Des Richauds (sic) (si je puis un peu approcher l'homme, je ne sais pas encore comment s'écrit son nom) - Type étrange, manifestement doué d'un génie visuel fécond en trouvailles - Il va bientôt faire jouer une pièce - Si je puis le mieux connaître je t'en parlerai.
A mon sens, tu n'as pas intérêt à multiplier les heures de tapirs pendant cette année: 3 heures par semaine au plus (surtout que tu as ton stage à faire). Les quelques ressources matérielles qu'on y perd sont largement remboursées dans l'AUTRE VIE. Le Studio linguiste est une assez sale boîte, où le travail, il est vrai, n'est pas du tout pénible, mais où l'on se trouve assez souvent en conflit psychologique avec la patronne, une longue.... forme féminine aux articulations desséchées par l'aigreur; de ce corps de.... femme sort, par une cavité placée très haut, une voix tantôt douce comme celle d'un chat de fabuliste, tantôt impatiente, inharmonieuse, baveuse, orageuse et rageuse comme le bruit des portes de prison chez les poètes satiriques!
L'habitude vous a repris à Lyon; il est vrai qu'elle est sympathique sous les traits de Lécullier - Pour moi, je me suis fait un genre de vie très nouveau; la femme y joue un rôle très considérable et très secret.
Balvay m'invite à passer chez lui les vacances de Noël - Je me rendrai sans doute à cette invitation. Pourrions-nous nous rencontrer à cette occasion? Il est vrai que je n'arriverai à Lyon que le 23 ou 24 décembre - J'ai pensé - qu'en dis-tu, qu'en dites-vous? - que je pourrais aller passer quelques jours en Auvergne (je pourrais sans doute disposer de 4 ou 5 jours entre vous tous)- Répondez-moi là-dessus.
Un bonjour très cordial à Fioux et à Parayre. Boisset attend une lettre de Fioux. Et, toi, mon cher Laurent, écris-moi souvent, longuement, mais chut sur l'agrégation (à moins, évidemment, qu'il ne s'agisse de te rendre un service!)
Avec mes sentiments très affectueux.
Nouvelle adresse: 24, rue des Fossés Saint-Jacques, Paris 5ème.
Carte postale en noir: "Féeries nocturnes de Paris: le Moulin Rouge".
Cachet de la Poste: 2 février 1935. Aucune correspondance; seulement des traits horizontaux. C'était un rappel à l'ordre pour ma négligence à écrire. Robin m'envoyait aussi des enveloppes vides, avec la même signification. Je dus répondre assez vite, comme en fait foi la lettre suivante d'A. R.
Mercredi 13 février 1935
11 H. 55. Pour le poète, le moment où les bruits s'éloignent dans un espace plus ample; pour l'agrégatif, celui où le dernier mot de son thème grec vient d'être installé à la bonne place, eurythmique et léger - du moins il prétend l'être!
Depuis que j'ai quitté Lyon, tout dispos d'âme et de corps - ce que je suis encore, du reste - je mène une vie remarquablement chargée; une petite statistique vaudra mieux qu'une peinture: j'ai reçu ta bonne lettre dimanche matin; dimanche soir, j'ai fait un thème grec; lundi: version latine; mardi: dissertation française; aujourd'hui: 2ème thème grec; demain version grecque. Ce ne sont là, d'ailleurs, que les "temps forts" de la journée qui commence à 9 H. - 9 H. 1/2 et finit à 1 H. le lendemain: tout le reste s'harmonise avec les thèmes fondamentaux - Non pas que je ne lise: mais il faut être sérieux: ne pas se permettre d'aller brouter ailleurs que dans le champ voisin et en sachant que c'est du volé: le champ voisin, c'est, par exemple, Euripide.
Tu ne peux douter que je n'aie l'âme profondément heureuse et que je ne me sente bien innocent de toutes les salauperies (sic) terrestres et célestes. Que celui qui veut contempler l'homme dans "sa pleine et entière félicité" vienne me rendre visite! Crois-tu vraiment, Laurent, que SEUL le fait d'être un bon agrégatif explique ce miracle? Ou bien chercheras-tu d'autres raisons?
Ta description de votre vie lyonnaise m'a intéressé: j'aurais souhaité bien plus de détails, mais ta PROCHAINE lettre me les fournira. Je suis heureux que Huart vous plaise; j'avais bien pensé que vous vous conviendriez. Vous vous disputez: quel excellent signe! Mais de quoi, pourquoi, sur quel ton? Souvent, longtemps, etc., c'est ce que tu ne m'as pas appris et ce que tu m'apprendras bientôt.
Je ne fréquente pas la haute société parisienne; je suis bien plus difficile que cela! Mais ceci fait partie de la vie mystérieuse que chacun de nous est censé mener par une convention bien établie entre nous: nous sommes entre nous, marchant côte à côte dans la rue, et parlant de tout; soudain, l'un de nous part, prend le tramway et, soudain, il devient autre; sa poignée de main donnée marque l'instant où il entre ou rentre dans un autre univers, dans une autre nature. Parfois, aussi, il revient dans sa première vie, un peu distrait, portant encore un reflet de l'une des autres vies.
J'ai reçu des nouvelles de Verdier. Pas étonnant qu'il n'écrive plus: il a trouvé quelqu'un (un nommé Griffaton, ancien khâgneux de L. le G.) à qui taper sur les épaules. Je lui ai écrit il y a trois semaines environ.
A Fioux, Huart et Parayre, mon meilleur souvenir. Qu'ils boivent en mon nom la part de beaujolais que la Faculté m'interdit.
Je pense revenir parmi vous à Pâques. A propos, il m'arrive - mais il n'y a pas de chose étonnante - de toucher des chèques signés René Doumic et Abel Hermant! Cet argent ne communique aucun mauvais goût au café qu'il me permet de boire à petites gorgées.
Très amicalement, A. Robin.
Carte postale en couleurs: Forêt de Fontainebleau. La Mare aux Biches (Gorges d'Apremont)
Fontainebleau, 10 juin 1935.
Je vais donc t'envoyer ces thèmes "utilitaires" d'un jour, mais je n'ajoute pas l'adverbe "bassement" qui, auprès d'un tel mot, fait pléonasme.
Je souhaite beaucoup qu'ils ne te servent guère; il y a de glorieuses inaptitudes que je n'ai pas le bonheur de posséder moi-même.
Tu as tort de penser à l'Agrég et encore bien davantage tort de la préparer. Je suis à peu près persuadé que l'on ne prépare pas l'Agrég: il vaut mieux s'en séparer. Il est vrai que je suis si suspect en écrivant ces lignes, car il faudrait des événements bien extraordinaires pour que je prenne, l'an prochain, un poste de professeur.
Quand te reverrai-je? Je n'en sais trop rien: la France est si vaste pour les errants... J'espère qu'à notre prochaine rencontre je ne serai pas, comme les deux dernières fois, sous le coup d'atroces histoires (Silence là-dessus!).
Le bonjour à tous
Carte postale en noir: Bruxelles. Eglise Sainte-Gudule.
Bruxelles, 23 juillet 1935
L'Agrég a cela de bon qu'elle fournit les plus admirables prétextes pour se reposer. Un homme qui passe l'Agrég est, par définition, quelqu'un de fatigué. Me voici donc à Bruxelles. Je n'ai pas vu grand'chose encore, sinon de la dentelle (non seulement de la dentelle en fil, mais de la dentelle en pierre). Je te quitte: je vais manger un repas à 3 F. 50 (belges = 1 F. 90 français). (Les Bruxellois font campagne contre la hausse injustifiée des prix).
Écris-moi. Affectueusement à toi.
Armand Robin.
Village du Oasker, 27 septembre 1935 Groel Breiz-Izel
Je suis ennuyé du sort qui t'est fait. Mais je sens bien comme il est trop ridicule de prendre part ainsi, par des mots, à l'ennui d'un autre. Que te dire? Pour le moment, je n'ai rien à te proposer: mais, à Paris, il arrive assez fréquemment (4 fois l'an dernier) que l'on me propose des postes, surtout des postes privés, à Paris même. Il ne serait pas impossible que j'en aie un à ta disposition tôt.... ou tard (Je te dis les choses comme elles sont).
Pour moi, j'ai la chance d'être un peu délivré de ces soucis, que j'ai tellement connus en des temps héroïques et assez récents. Je reste à Paris, je préparerai de nouveau cette Agrégation qu'il me faudra bien leur arracher un jour.
Cette année, mon échec m'est resté mystérieux. Fioux t'en a-t-il parlé? D'après Gastinel "j'ai trop donné à l'oral l'impression de penser à mon résultat". La plaisanterie est si aimable que je finis par être tout aise de l'échec qui en fut l'occasion.
Que ne m'écris-tu de tes songes? Tes lettres sont trop brèves pour tes regards.... Excuse mon retard - j'ai reçu ta lettre à mon retour de Lyon, ma troisième patrie, remarquable pour moi à cause de quelques tapis persans, d'une vierge du XIVème en ivoire, d'un appartement Louis XV, et d'une claire et capricieuse femme - mais laissons-les s'éloigner.
Bien cordialement à toi.
Armand Robin 24 rue des Fossés Saint-Jacques Paris Vème.
Carte interzones
6 octobre 1942
Bien cher Laurent,
Je suis honteux de tout ce silence. C'est qu'en réalité j'ai vécu tous ces temps dans un tourbillon à la fois merveilleux et absurde d'activités.
Paris vit en d'étranges haines de clans. Mais je vois des gens qui n'y participent pas: Paulhan, par exemple, Valéry ou Guéhenno; Drieu aussi, qui est un esprit TRÈS large et le plus tolérant des hommes. Lis-tu toujours "Comoedia"? Ils sont très gentils dans ce milieu et très honnêtes; j'ai appris à y connaître Arland; dommage qu'il y ait ce côté snob dans "Comoedia".
Si tu as envie de voir ma tête, surveille le "Figaro littéraire" de ces jours-ci. Cela me détend beaucoup de penser à nos promenades de Lyon. Pouvais-je penser que cette ville me deviendrait un souvenir agréable?
Souvenir très amical.
21 mai 1943
Si, j'ai reçu ta lettre et je suis honteux de rester si silencieux. Mais mes journées sont combles jusqu'à la dernière minute. Je passe, en juin, neuf examens portant sur le chinois, l'arabe littéral et le finlandais. Cela me permet de foncer tête baissée à travers tous ces événements.
Je me réjouis de te voir en juillet.
Bien cordialement.
18 novembre 1945
Mon cher vieux,
J'ai vu Bas l'autre jour et j'ai su par lui ce que les fascistes français t'ont fait. Rien ne m'étonne de la part de ces gens que les "Lauriers" des bourreaux de Büchenwald empêchent de dormir. Ce que ces gens-là ne peuvent supporter, ce qui les fait sauter comme si on leur avait mis de la dynamite au derrière, ce sont les idées de gauche.
Pour mon compte personnel, j'ai bien rigolé. La libération de Paris fut une chose extraordinairement belle (quoique les femmes laides aient profité de la situation pour faire couper les cheveux aux femmes jolies, et donc taxées, pour la circonstance, de collaborationnistes). Comme je connaissais 20 langues, j'étais, dès l'occupation, l'informateur (pour la radio étrangère) de la Sécurité militaire, du C. C. du parti stalinien, de "Combat", etc.; du jour au lendemain, je fus rattaché au service d'information du cabinet de De Gaulle, etc.
Depuis ce temps, je n'ai pas décoléré un seul jour: j'ai assisté à un abaissement total de l'esprit humain, à des farces de "justice", à une orgie de dénonciations et d'accusations burlesques. Je pense qu'on a vécu en France l'avènement du nazisme ou du mussolinisme, avec je ne sais quoi de surréaliste en plus. Au-dessus de tout cela, TRÈS SEUL et impuissant, De Gaulle, dont je ne partage pas les idées mais qui représente un phénomène de logique et d'indépendance, au milieu de cet abêtissement général et de cet asservissement ubuesque.
J'ai ensuite fait un coup unique: tu as sans aucun doute entendu parler du Comité national des écrivains: ils établirent, dans les premiers quinze jours, une liste d'écrivains suspects. Trouvant l'attitude de ces "antifascistes" typiquement fasciste, je demandai à être mis sur la liste. La Commission d'épuration refusa net. Je ne perdis pas courage, je fus mis sur 1a liste, tout seul sur une liste à part. Très beau! (Je continue d'ailleurs: le fameux comité ayant annoncé qu'il allait réviser la liste, je viens de faire une demande officielle pour y rester. J'ai écrit, entre autres, au Ministre de l'instruction publique pour rester sur la liste, même seul. Je t'envoie, ci-joints, quelques-uns de mes "poèmes indésirables".
Ne crois pas que je sois seul. J'appartiens à la Fédération anarchiste, et j'ai pu voir que les idées de gauche ne sont pas encore vaincues: le nombre des militants augmente très rapidement ici, et les staliniens ne trouvent guère contre nous qu'une seule arme: le silence - Les trotzkystes, ici, sont très actifs également.
Bien amicalement à toi. Bon courage.
P. S. Je te donne mon adresse (clandestine sous l'occupation):50 rue Falguière, Paris XVème.
4 décembre 1945
Entendu, je m'occupe de toi. C'est un peu difficile, mais je dois pouvoir y arriver en un mois ou deux.
Bon courage. A. Robin.
P.S. - Je m'accrois en "indésirabilité". Quelle joie! Aragon est disgracié par le parti!
Ces lettres d'Armand Robin ont d'abord été publiées par Marcel Laurent dans Armand Robin et la poésie Poignante, 1980, édition à compte d'auteur, épuisée.