(Buez Santes Helena)
Les britanniques ont une âme de globe-trotter. Au siècle dernier, la Bretagne a eu droit à la visite de nombreux explorateurs d'outre-Manche.
L'un d'entre eux, Adolphus Trollope,
parcourt toute la Bretagne durant l'été 1839.
Accompagné de son dessinateur, il assiste à la représentation
d'une ancienne tragédie dans les environs de Paimpol.
Il la décrit dans le récit de son voyage intitulé
«Un été en Bretagne» (A summer in Brittany) publié
à Londres.
Une Tragédie bretonne en
1839
De toutes les excursions que nous fîmes autour de Paimpol, d'emblée la plus intéressante fut notre visite à un village où - ce qu'on nous avait dit - l'on était en train de monter le spectacle d'une ancienne tragédie bretonne.
On m'avait beaucoup parlé personnellement de ces curieuses productions
et je savais fort bien que l'habitude de jouer de telles pièces
- jadis largement répandues par toute la Basse-Bretagne - se conservait
encore dans l'ancien diocèse de Tréguier.
Certes, mon grand désir était d'aller assister à une
séance de cette sorte - encore que mon espoir d'y parvenir était
bien mince, puisque les pièces étaient de plus en plus rares
et que la coutume en disparaissait rapidement, hormis en un petit secteur.
Même s'il devait y avoir une représentation à quelques kilomètres de nous, il n'était pas, du reste, impensable que nous n'en aurions guère vent.
Car, en ces occasions, organisateurs, acteurs et spectateurs sont les paysans des villages et la scène est assurément dressée en quelque lieu isolé, à l'écart des agglomérations et des grandes routes.
Ce fut donc tout à fait par hasard que j'appris, à Paimpol,
qu'une Tragédie allait être jouée au village de Lancerre,
à quelques kilomètres de la ville. Comme nous nous savions
maintenant dans la région où, s'il en existait encore, nous
avions le plus de chance de rencontrer l'un de ces spectacles, je m'étais
enquis, "à la table d'hôte",
à Paimpol, d'une telle éventualité
et je fus heureux d'apprendre de la bouche d'un commensal que, d'après
les dires des paysans au marché, l'on comptait donner une tragédie
dans la semaine. Il ne me restait plus qu'à découvrir si
possible et le jour et l'heure. Cela n'alla pas sans difficulté.
Les citadins interrogés, faisant naturellement montre de leur esprit
supérieur, n'affichèrent que dédain à ce sujet
et me dirent que la chose ne valait pas le déplacement. Je finis
néanmoins par décrocher l'adresse d'un
tailleur qui bien qu'habitant la ville travaillait pour les
gens de la campagne.
....
Nous le trouvâmes sans trop de mal et il nous parut vite évident
que nous tenions notre homme, car il nous fit voir immédiatement
qu'il était parfaitement "au fait"
de l'affaire qui nous amenait. Le jour suivant devait être effectivement
jouée à Lancerre la tragédie
de «La vie et la mort de sainte Hélène»
et le spectacle débuterait à deux heures précises.
Plus exactement, le spectacle serait mis en train, car, ainsi que nous
l'expliqua notre Mentor, les pièces de ce genre étant très
longues, «La vie et la mort de sainte Hélène»
tiendrait la scène au moins six jours
: les acteurs et les spectateurs mettraient provisoirement un terme à
la représentation sitôt la nuit tombée et la pièce
reprendrait son cours le surlendemain, à la même heure et
au même lieu.
Connaissant à merveille les acteurs, notre informateur prit sur lui de nous garantir que nous assisterions vraiment à une débauche de talent telle que nous ne pouvions en avoir admiré nulle part ailleurs.
Voilà qui était extrêmement encourageant. Nous décidâmes
que pour rien au monde nous ne manquerons d'être présents
à l'endroit indiqué et sur le coup de deux heures au jour
dit. Et donc, peu après midi, le lendemain, nous quittions Paimpol
et
après avoir marché un bon moment nous nous trouvions en pleine
campagne au milieu des villages. Nous fîmes la rencontre de nombreux
groupes de gens visiblement en chemin pour la même expédition
que nous. Ils se multiplièrent au fur et à mesure que nous
progressions et lorsque nous arrivâmes dans les parages du but fixé,
vers les deux heures moins vingt, l'allée étroite où
nous nous engageâmes se trouvait littéralement noire de monde.
Nous ne pûmes plus dès lors avancer que très lentement
et c'est à peine cinq minutes avant l'heure que nous émergeâmes
de l'allée pour échouer finalement sur un modeste placitre
jouxtant le cimetière du village de Lancerre.
On devinait au premier coup d'œil qu'il s'agissait bien là du lieu
choisi pour la représentation. D'ailleurs, il eut été
difficile de trouver un coin plus adéquat. Le terrain, gazonné
et accidenté, convenait parfaitement à un grand rassemblement
de personnes désireuses d'avoir sur un point précis une vue
dégagée. La scène était placée sur une
élévation de terrain et s'adossait au pignon d'une maison
qui bordait le placitre. Neuf
grandes charrettes, serrées les unes contre les autres,
avaient été disposées par trois sur trois rangs. Sur
elles reposait un plancher rudimentaire. Derrière l'échafaudage,
des draps étaient tendus à une corde que soutenaient des
mats dressés de chaque côté, de manière à
ménager des coulisses pour les acteurs.
Ce fond de décor tout blanc était orné de bouquets
de laurier et de fleurs sauvages, avec, plutôt moins judicieusement,
deux ou trois gravures en couleur, provenant des maisons voisines et représentant
Bonaparte et la
Vierge. Bien qu'il fut maintenant plus de deux heures, et en
dépit de la ponctualité que nous avait vanté le tailleur,
il n'y avait encore aucun signe des acteurs. La foule paraissait résignée
à attendre paisiblement et son humeur était excellente. Chacun
cherchait à s'installer le mieux possible. Tout un rang de spectateurs,
des femmes pour la plupart, occupait le haut du mur d'enceinte du cimetière
- une place de choix. - Confortablement juché là-haut, on
pouvait voir par-dessus les têtes de ceux qui restaient debout au
pied du mur.
Certains préféraient se placer sur un talus qui leur permettait d'avoir un coup d'œil remarquable sur la scène mais les privait d'entendre - parce que trop éloigné - plutôt que d'être obligés de se trouver debout, aux premiers rangs. La plus grande partie des hommes se tenaient à proximité de l'échafaudage, tous avaient les yeux braqués sur la scène vide et attendaient imperturbablement l'apparition des acteurs.
Enfin, les notes aiguës d'un biniou - l'instrument national - se firent entendre, provenant de l'allée qui conduisait au placitre. Instantanément, les yeux se tournèrent dans cette direction. Nous étions probablement les seuls de l'assemblée à ignorer que c'était le prélude à l'arrivée des acteurs.
Nous fûmes vite renseignés, car, immédiatement, le
biniouer et son escorte portant les
bannières de l'église, parurent sur le terrain. Derrière
eux, graves et solennels en leurs costumes de théâtre, les
acteurs suivaient en procession. La foule s'ouvrit pour laisser le passage
et c'est avec pompe et dignité que le cortège atteignit bientôt
l'estrade et, en bon ordre, l'escalada par le moyen d'une échelle.
Toujours dans le même ordre, il défila ensuite par trois fois
autour de la scène, biniou en tête et salua gravement du chef
les spectateurs qui, en réponse, soulevèrent leur chapeau.
Le cortège disparut alors derrière les draps des coulisses.
Rien n'aurait pu être imaginé de plus grotesque ou de plus bizarre que cette entrée du corps dramatique, par quiconque n'aurait point vu l'ambiance, les gestes, les expressions qui concourraient à donner tant de nouveauté et de caractère à ce spectacle. Il y avait le Pape avec sa tiare, triple couronne ingénieusement confectionnée de papiers de couleur, lequel portait un jupon noir en guise de soutane, une chemise pour surplis et une splendide chape en rubans de papier, et tenait en main sa double croix. Il y avait deux rois également couronnés de papier agrémenté de petites effigies de saints en cire, vêtus de robes de cotonnade imprimée et avec un sabre dans une main et une croix dans l'autre. Trois ou quatre personnages avaient revêtu un uniforme de la Garde Nationale et les autres avaient ajouté à leurs vêtements de tous les jours ce qu'ils avaient jugé le plus conforme à l'effet général recherché. Tous les rôles féminins étaient tenus par des hommes, qui s'étaient efforcés de se vêtir à la manière des dames, du moins à leur idée - ou selon leurs possibilités financières. Un grâcieux jeune homme de quelque six pieds de haut sur deux et demi au moins de large, avait été sélectionné pour incarner sainte Hélène. Il était en blanc, une nappe lui tenant lieu de voile. Il n'y avait en fait qu'une exception à cette atmosphère générale de dignité et de sérieux : le Bouffon, affublé d'oripeaux, coiffé d'un bonnet à clochettes, portant natte et tenant à la main une longue trompe dans laquelle il soufflait de temps en temps. Remplissant son rôle de bouche-trou entre les actes, il débitait avec force sottises grimaçantes. Il attira bien les regards de la foule pendant le défilé, en faisant mine de se moquer des comédiens, mais presque tout le monde, acteurs et spectateurs, n'en gardèrent pas moins leur sérieux.
La séance s'ouvrit sur un très long monologue déclamé par un acteur sorti des coulisses. Ce monologue était en vers, fut débité de façon très distincte, avec profusion de gestes au demeurant peu variés, et à très haute voix, marquant très fortement le rythme et les cadences.
Le récitant, pour commencer, dit un certain nombre de vers, du coin
de l'avant-scène où il se trouvait, puis il gagna le milieu
des planches et récita un couplet de même longueur, il fit
de même à l'autre bout de la scène et revint à
sa position première et ainsi de suite. Je pense que sa déclamation
dut comprendre une centaine de vers. Il s'éclipsa ensuite et fut
remplacé par le bouffon. La drôlerie de ce dernier consista
naturellement à adopter des attitudes absurdes, à sonner
de la trompe, à sortir de grossières plaisanteries, qui réussirent
à provoquer des éclats de rire. Nous avions près de
nous quelqu'un qui savait le français et qui nous en expliqua quelques-unes.
Je fus surpris de trouver en cette compagnie une aussi vieille connaissance
qu' Héraclès, le grec
Joë Millar. Le
fou nous affirma qu'il possédait une très belle maison qu'il
désirait vendre et nous fit voir une brique en specimen.
Mais, incontestablement, sa facétie la plus réussie - il
la rééditait chaque fois qu'il revenait sur scène
- consistait à prendre un air d'épouvante et à s'enfuir
précipitamment sitôt que paraissaient les dignes acteurs.
Les remarques que nous avions faites au sujet du premier acteur et de son style s'avérèrent également applicables aux autres. Ils ne firent qu'ambuler et déambuler d'un bord à l'autre tout en parlant et accomplirent un défilé rituel autour de la scène à la fin de chaque acte.
Nous vîmes sainte Hélène s'agenouiller
aux pieds du Roi d'Angleterre et le Pape intercéder; nous vîmes
aussi une sorcière préparer du poison, une épouse
trucider son mari, un mariage, une danse et un banquet.
A un certain moment, un groupe de quatre ou cinq éléments constituant une sorte de chœur se rangea au fond de la scène et ponctua chaque expression du récitant de gestes de la main, voire de coups de talon, ce qui donnait tout à fait l'impression de bottes d'escrime, à la fin de chaque couplet.
Une fois, dans un discours, le nom de Jésus fut prononcé et aussitôt toute l'assistance se découvrit.
La séance se poursuivit jusqu'au crépuscule et avis fut donné que la représentation continuerait le surlendemain - les acteurs se retirèrent alors.
La foule avait suivi tout le déroulement de l'action avec une
attention soutenue - sans manifester toutefois d'émotion - sans
signe visible d'approbation ou de déception. Mais quelqu'un me fit
observer que dans bien peu de pays l'on pourrait trouver un spectacle de
théâtre de ce genre. Pas un des acteurs ne s'était
trouvé une seule fois pris de court dans son rôle pourtant
très long, pas un seul n'avait eu une hésitation.
...
Nous retournâmes à Paimpol après
cette éminemment curieuse et captivante démonstration, réellement
convaincus que nous venions de bénéficier d'un voyage dans
le passé, nous reportant à quelques centaines d'années
en arrière, et que nous avions été les témoins
d'une scène de la vie du Moyen âge.
Lancerre
Il s'agit en fait de Lancerf,
village situé sur la commune de Plourivo, près de Paimpol.
retour
placitre
Vaste terrain communal.
retour
Le Roman
de la Belle Hélène de Constantinople
(La Manekine)
Sommaire
Page réalisée par Claude DEVRIES et mise à jour le 28 mai 1998.