DISPARITION ET RENAISSANCE
DU THEATRE BRETON

Les interdictions

Les interdictions qui vont sévir à l'encontre le théâtre breton ne sont pas du seul fait des autorités religieuses.

17 novembre 1548 : Le Parlement de Paris signe la mort du théâtre religieux en France.
L'arrêt pris en cette date interdit en France les représentations des anciens Mystères. Si en France, le théâtre religieux s'arrête, il continue en Bretagne, malgré les interdictions locales.

Arrêt de la Cour de 1786 Le Parlement de Bretagne suit celui de Paris.
Texte d'un des plus anciens arrêts du Parlement de Bretagne, pris en 1565 :

Sur la remonstrance faite à la Court par Maistre Claude Barjot, avocat du Roy, que par plusieurs arrests il a été fait deffences de jouer aucuns mistères, farces ni moralités, pour éviter aux inconvéniens qui peuvent avoir de telles assemblées de jeux tant en ceste ville que paroisses circonvoisines, à quoi il est besoin de pourvoir, a été arresté que les dits arrests seront de nouveau publiés, proclamés, tant en ceste ville qu'ailleurs où besoins sera, et informé suivant les précédens arrests contre ceux qui ont contrevenu et conviendront aux deffences.

Les interdictions vont se succéder durant des siècles :

Le Procureur général du Roy entré en la Cour a remonstré que par arrest du 12 juin 1704, sur l'avis qu'il avoit eu qu'on avoit représenté dans un des fauxbourgs de Guingamp une manière de tragédie en dérision de la religion, où l'on faisoit voir Sainte Anne accouchant sur le teastre et des personnes habillées en prestres, il avoit été fait deffences de faire de pareilles représentations sur peine d'estre procédé extraordinairement contre ceux qui les représenteroient.

Ces interdictions ne touchent pas que le seul Trégor; le Vannetais n'est pas aussi épargné (ordonnance de Police du 17 décembre 1715, Vannes) :

Le Procureur du Roy a eu avis que plusieurs jeunes artisans de la ville et des fauxbourgs (de Vannes), sous prétexte de représenter la Vie d'Hérode, s'attroupent les fêtes et dimanches, nuit et jour, s'enivrent et, ensuite, armés de fusils, sabres et épées, fouches de fer et gros bâtons, courent les rues, insultent et font violence au public. Deffense leur en sera faite et publiée à son de tambour ...

Ces interdictions ne sont pas propres à l'Ancien Régime; elles se poursuivent après la Révolution.
En mai 1805, une lettre adressée au sous-préfet de Guingamp révèle le mépris rageur d'un voltairien anti-traditionnaliste et la volonté officielle d'extirper tout abcès particulariste :

Vous me demandez si vous devez tolérer les représentations des pièces bretonnes qui ont lieu dans les campagnes de votre arrondissement et vous m'informez que les maires voisinant sollicitent la permission de les faire jouer. Je sens comme vous tout le ridicule de ces sortes de pièces et les inconvénients que leur représentation peut entraîner... Vous observerez surtout aux maires qui les solliciteraient combien leurs démarches à cet égard se trouvent en opposition avec la dignité et la nature de leurs fonctions et qu'au lieu de protéger ces farces, qui sans rien changer à la morale, entretiennent la multitude dans des idées superstitieuses dont les effets sont souvent dangereux, ils devraient être les premiers à les proscrire de leurs communes. Au surplus, si malgré vos soins, vous ne pouviez empêcher cette espèce de spectacle, vous devez au moins faire en sorte qu'on ne joue que des pièces que vous connaîtrez et dont vous saurez qu'il n'y aura rien à craindre.


Les reproches

Les reproches à l'encontre de ces tragédies sont de deux ordres.

Elles entraînent des désordres dans la vie publique.
Le peuple ne travaille pas, il s'attroupe et présente donc un risque pour les autorités. Il y a des déplacements nocturnes, des excès de boisson. Ce type de trouble a été déjà évoqué dans l'un des arrêts précédents.

Narcisse Quellien, dans Chansons et danses des bretons, en cite une autre forme :

J'ai connu un komediancher de talent, Kérambrun, de Pleudaniel. Il était barde, par surcroît, et tisserand de profession. C'était bien un jongleur, comme on n'en retrouvera plus... Incapable de tout travail dans sa caducité, il est devenu un pauvre de la paroisse, et il est nourri de ferme en ferme. Il a vu, dans le Goëlo et dans le Tréguier, les beaux jours des Mystères bretons. C'est un parfait illettré; il a pris part à une dizaine de drames, et il en a retenu des milliers de vers... Sa mémoire était prodigieuse. Il passait l'après-midi du dimanche à déclamer, devant ses amis d'auberge, des actes entiers de n'importe quel drame où il avait figuré. On raconte qu'il eut maille à partir avec les autorités ecclésiastiques de son endroit, pour avoir donné seul une représentation, à la porte du cimetière, le jour d'une grande fête carillonée. A l'issue de la grand'messe, il monta sur la borne où le garde-champêtre fait ses publications, et il invita la foule à écouter l'aventure des Pevar mab Emon (Quatre frères Aymon). Jusqu'à la nuit avancée, il tint la place indistinctement de tous les personnages, devant une assistance ravie d'un tel événement. Les gendarmes de Lézardrieux durent mettre fin à ce spectacle en plein vent.

Des personnes des deux sexes se mélangent.

On s'en va à deux, on revient à trois.


Elles sont perçues comme des profanations à la religion.
Les acteurs revêtent des tenues ecclésiastiques, les Ecritures sont malmenées, la Religion est tournée en dérision. L'accouchement sur scène de Sainte Anne cité dans un arrêt précédent en est un exemple.

Affiche de 1885 Ces reproches ne sont pas acceptés par les comédiens qui s'en défendent.

L'épilogue de la Vie de Jacob cite :

Dieu, dans ses commandements, ne nous défend qu'une chose, le péché ... Mais, il n'a pas défendu d'honorer les saints. Ce que l'on représente dans les comédies, c'est leur vie, ce sont leurs vertus saintes et leurs pénitences ... Lisez encore par surcroît tous les casuistes et ce que rapportent les Evangélistes, vous n'y trouverez pas, cela est clair, les défenses qui se font maintenant en Goëlo, en Trégor ...

François-Marie Luzel, dans son Journal de route, rapporte l'opinion d'un acteur sur ce sujet. Il y parle de concurrence :

Un vieil acteur breton à qui je demandais à quelle cause il attribuait les entraves que le clergé mettait partout aux représentations du théâtre breton me répondit : - Je ne puis comprendre cela. Ces pièces sont remplies d'excellentes choses et meilleurs, souvent, et plus propres à faire impression sur les assistants que ce qu'ils disent dans leurs sermons. Je crois bien que c'est un peu parce qu'on nous écoutait plus volontiers qu'eux et qu'on mettait plus d'empressement à venir nous voir qu'à les aller entendre chanter vêpres. - La réflexion de ce vieillard me semble assez judicieuse et peut-être a-t-il approché de la vérité.


La fin du théâtre populaire

Ce théâtre qui remonte à l'époque du moyen breton va disparaître au XIXe siècle.

Progressivement, le nombre des représentations va décroître. La modernisation et la disparition progressive des anciens comédiens n'y sont pas étrangers.

La mort du Théâtre breton ne se fera toutefois pas sans quelques sursauts :

Tanguy Malmanche raconte ces dignes funérailles :

Funérailles à Morlaix en 1898 Le théâtre breton n'avait pas évolué, ou plutôt, il avait évolué à l'envers : De cela, les plus optimistes eux-mêmes durent se rendre compte. Les acteurs de la Comédie Française qui, le 14 avril 1888, vinrent inaugurer à Morlaix le théâtre neuf, ont dû garder un souvenir ineffaçable du «collègue» inattendu que des organisateurs mieux intentionnés qu'inspirés avaient cru devoir inscrire au programme à leurs côtés. Cette fois, la «curiosité» n'eut aucun succès... Emboîté, sifflé, hué, expulsé de la salle comme un vulgaire ivrogne du poulailler, le théâtre breton s'en allait crever à la voirie.
Et l'on n'entendait plus parler de lui...
Quelques années plus tard cependant, des personnes versées dans les choses du passé se souvinrent que le bougre était de bonne famille, et ils résolurent de lui faire de dignes funérailles. Ce fut une très belle cérémonie. Il y eut même une oraison funèbre prononcée par un membre de l'Académie... Puis, l'on s'en fut chacun chez soi...

Cette cérémonie funèbre eut lieu à Ploujean près de Morlaix, le 14 août 1898. La pièce représentée, la Vie de Saint Guénolé, était celle-là même qu'on avait donnée à l'inauguration du théâtre de Morlaix, ..., avec un résultat presque aussi piteux.


Le renouveau du théâtre breton

Le début du siècle voit apparaître quelques tentatives de renouveau, sous l'élan de plusieurs prêtres. Les pièces y sont moins religieuses, mais toujours porteuses de leçons.
Ce théâtre disparaîtra repidement, en même temps que la pratique de la langue bretonne.

Après la dernière guerre, l'école de Gwalarn, adapte en breton plusieurs chefs-d'oeuvre du théâtre européen.

Strollad ar Vro Bagan Depuis une vingtaine d'années, des troupes de qualité réapparaissent et on assiste à un brillant renouveau du théâtre breton.

Ces troupes, issues essentiellement du Finistère, créent régulièrement des pièces en Breton :

Teatr Penn ar Bed (Théâtre du Finistère) , Strollad Plougin, Strollad Speied (Troupe de Spézet) et surtout Strollad ar Vro Bagan (Troupe du Pays Pagan).

Strollad ar Vro Bagan existe depuis 1973 et interprète toutes ses pièces en Breton. A sa tête, Goulc'han Kervella.
A son actif, des pièces de sa composition mais d'inspiration celtique comme Ys la Maudite, La passion Celtique, Tristan et Iseut.


Le théâtre breton n'est pas mort. Il fait peau neuve.
Son histoire reste à écrire.


Illustrations

Bibliographie



Sommaire



Page réalisée par Claude DEVRIES et mise à jour le 5 juin 1998.