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Strob infos
La lettre d'information de l'association Strobinet |
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| EDITORIAL |
Erica, Erika.
Sur le papier, une seule lettre vous sépare; dans les faits, tout vous oppose.
Certes, vous fleurissez tous deux en hiver, alors que les jours sont courts et les nuits longues, alors que les tempêtes et les vents font rage et lèvent sur l'océan des murs de vagues qui font vibrer nos tours de feu.
Erica, tes couleurs sont le rouge, le rose et le blanc.
Erika, la seule couleur que tu connaisses est le noir.
Erica, tu abrites sous tes frêles branches toutes sortes d'animaux. Tu les offres aux
oiseaux afin qu'il puisse en faire leur nid.
Erika, tu ne connais que la mort que tu sèmes sur ton passage.
Erica, tu es le nom savant de la bruyère qui tapisse nos landes et nos falaises.
Erika, tu es venu te vautrer sur nos côtes le dimanche 12 décembre 1999,
accouchant du monstre que tu portais dans tes flancs. Son nom est
"marée noire". Il est revenu pour détruire notre pays, sa flore,
sa faune.
Après une interruption de plusieurs mois nous reprenons la plume. La plume de Guillemot, de Pingouin, de Fou. Il le fallait. Pour eux; pour les oiseaux victimes de l'Erika.
Témoignages, chiffres, explications. Mais aussi détresse et espoir ...
Claude
| CONTES ET HISTOIRES |
Bonjour,
Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas mis mon grain de sel ici. Je me présente à ceux qui ne me connaissent pas encore : Je m'appelle Karentez, je suis un albatros et j'ai le privilège (mais en est-ce vraiment un ?) de parler aux hommes. Je suis l'oiseau élu, le porte-parole des miens. Je suis aussi, et j'en étais très fier avant, le porte-parole des hommes auprès des oiseaux marins.
J'habite avec toute ma colonie un îlot au large de vos côtes. La mer y est magnifique, les rochers escarpés, le poisson abondant. La chose la plus merveilleuse qui soit pour un oiseau marin, c'est bien de planer au dessus de la mer et ses couleurs changeantes, surveiller les bancs de poissons, et aussi plonger pour pêcher. Si depuis que je côtoie les hommes, j'ai appris que je pouvais faire confiance à beaucoup d'entre eux, j'ai aussi appris qu'il valait mieux se méfier des autres. C'est donc devenu systématique chez moi, dès que j'aperçois un bateau, je vais faire un petit tour de reconnaissance. D'habitude, il s'agit de bateaux de pêche. Mais ce jour-là, venant du nord, un bateau est arrivé, mal en point. Ce n'était pas un bateau de pêche. Il faisait une tempête à ne pas mettre une mouette dehors. C'était peu de temps avant votre Fête de Noël. J'ai bravé la tempête et je suis allé jeter un coup d'oeil. Ce bateau-là avait décidément une allure pas normale, et semblait réellement en difficulté, avec une forte gîte. Il portait un nom peint sur la coque : Erika. Des hommes s'agitaient sur le pont. Je suis rentré car le vent était si fort.
Je suis revenu le soir, poussé par la curiosité et un curieux pressentiment. Les choses avaient bien changé : un autre bateau avait rejoint le premier pour le secourir et un hélicoptère les survolait. C'est à ce moment-là que j'ai compris ce qui se passait. J'ai vu que le premier bateau s'était brisé en 2. Sa proue avait coulé. Tous les hommes avaient pu être secourus à temps. L'autre moitié du bateau se tendait vers le ciel, comme un bras humain qui appelle à l'aide, et mon sang d'oiseau était comme figé dans mes veines. Je savais ce qui allait se passer. Déjà la mer prenait une teinte noire, devenait épaisse, lourde, puante.
Et puis, très vite, la poupe a sombré, à la verticale. Puis l'autre bateau est parti, et à son tour l'hélicoptère, après un dernier passage au-dessus de la zone du drame. Et ce fut le silence. Il n'y avait plus que le hurlement du vent, le fracas des vagues et cette tâche noire sur la mer qui s'élargissait, s'élargissait...
J'ai regagné ma colonie tout de suite, et j'ai réuni le conseil. J'ai raconté ce que j'avais vu, j'ai raconté ce que mon père avait connu en Bretagne nord, 20 ans plus tôt. J'ai parlé de la mort qui arrivait en direction des côtes et nous avons décidé qu'il fallait prévenir nos frères des autres colonies, et nos cousins les Fous de Bassan. Et puis ce fut l'horreur lorsque nous avons réalisé que la zone était le lieu d'hivernage des Guillemots de Troïl. Il fallait absolument les avertir. Nous sommes partis à l'aube le lendemain.
Hélas, la mort noire avait fait du chemin, aidée par les courants et la force de la tempête. Les hommes ne pourraient rien faire avant des jours. J'ai appris depuis que ceux que vous appelez les responsables politiques n'étaient pas inquiets du tout et s'apprêtaient à fêter Noël. D'après eux, il ne se passerait rien. Mais nous, du ciel, on la voyait bien cette grosse nappe noire, elle existait, et elle allait tuer ! On a réussi à prévenir les Fous. Les "Yeux Bleus" nous ont regardés, reconnaissants, puis ils se sont envolés plus au large.
Pour les Guillemots, malgré notre rapidité, c'était déjà trop tard ! Beaucoup avaient plongé dans la mort noire, sans doute trompés par l'effet de miroir et s'étaient noyés. D'autres s'étaient déjà échoués sur vos plages complètement englués.
Et aussi des pingouins, des goélands, des macareux !
Et aussi tous les autres : les dauphins et les phoques, les poissons et les coquillages, les plantes. Tout ! TOUT !
La colère nous étouffait et pour la première fois, mon coeur connaissait la haine à l'encontre de l'espèce humaine.
Cela s'est passé il y a maintenant un peu plus de 2 mois.
Depuis, j'ai essayé de faire la part des choses. La haine ne mène à rien, mais je ne comprends pas votre monde. Chez nous, les oiseaux marins, chacun a sa place, mais il faut respecter la règle de la colonie. Celui qui y déroge se fait punir. Chez vous, les hommes, il y a des lois aussi. Tous ne les respectent pas. Pourquoi ne sont-ils pas sanctionnés ?
Moi, Karentez, nommé par le conseil des oiseaux, j'accuse certains hommes de tout détruire, de tout salir, de mépriser la vie, de dénaturer l'avenir.
Moi, Karentez, j'accuse certains hommes de soutenir les premiers, par pur intérêt financier.
Moi, Karentez, j'accuse la plupart des autres hommes de fermer les yeux.
Mais, moi Karentez, parce que je m'appelle Amour, je veux tout de même dire merci à ceux qui restent, et qui se battent pour que les choses changent un jour, car leur combat est Amour.
Moi, Karentez, au nom des miens, je dis merci à tous ceux qui tentent de redonner dignité et pureté à la Nature parce que la Nature, les Hommes, les Animaux font partie du cycle de la Vie et sont liés entre eux.
Merci de me donner ainsi qu'à mes frères une raison d'espérer que tout n'est pas perdu.
Martine
| TEMOIGNAGES |
Il y avait plein de pétrole partout. Cà sentait mauvais. Des dizaines et des dizaines d'oiseaux morts jonchaient la plage, tout englués dans le mazout. Les côtes, les plages et les rochers sont pollués. On ne pourra peut-être plus se baigner. Que c'est dégoûtant ! On aura moins de tourisme et c'est très grave pour la vie de notre île. C'est dommage que l'Erika ait coulé, la mer est polluée.
Erwann, 9 ans
Je voyais des oiseaux mazoutés qui allaient mourir. Ils ne bougeaient plus. Des plaques de pétrole recouvraient les plages. Tout le monde essayait de nettoyer les plages. Je pense que l'Erika était trop vieux pour partir en mer...
François, 9ans
Je pense que cette catastrophe est terrible car notre Belle Ile est moche, sale,
polluée.
Les rochers sont tout noirs, çà sent mauvais.
Il y a beaucoup d'oiseaux mazoutés, près de 6 000 ramassés rien
qu'à Belle Ile. Beaucoup sont morts à l'hôpital des oiseaux,
d'autres sont rescapés grâce aux bénévoles qui travaillent
jour et nuit. Les gens se donnent beaucoup de mal pour nettoyer les roches, les plages,
les criques ...
Sandrine, 11 ans
Un jour, j'ai fait un tour sur la côte avec mes parents. J'ai vu des oiseaux dans la mer qui n'arrivaient plus à voler et à se déplacer. Je suis en colère contre l'Erika qui s'est craqué à 20 km de notre Belle Ile et qui a déversé son pétrole. Avant, notre île et nos plages étaient propres. Je pense qu'il ne faut pas transporter le pétrole par mer. J'ai vu des gens avec leurs malheureux seaux et leurs pelles en train de recueillir le goudron. Au secours ! nos oiseaux sont en train de mourir. J'en veux beaucoup au capitaine de ce fichu bateau, vieux de 23 ans...
Thiphaine, 10 ans
Lundi 3 janvier 2000
Je rentre à peine de Bretagne, de Groix où j'ai essayé
de bosser dans la
"clinique" de fortune pour oiseaux. J'y ai eu pas mal de conversations avec l'un des
employés de la réserve ornithologique de l'île et il m'a
donné des chiffres assez catastrophiques, que vous devez tous avoir
déjà entendus des milliers de fois aux infos. Il n'empêche que
devoir prendre dans mes mains des oiseaux morts, tellement couverts de mazout qu'on
avait du mal à reconnaître un oiseau, çà m'a fait vraiment mal.
En fait, nous n'avions ni le matériel, ni les connaissances nécessaires pour les traiter, alors nous ne faisions que recenser les morts et les vivants, et préparer de notre mieux les survivants pour que les centres de soins puissent les soigner dès leur arrivée. Et figurez-vous que pour recenser les oiseaux, il faut les examiner pour dire exactement s'il s'agit d'un cormoran, d'un guillemot, d'une sterne, ou d'un pingouin torda (on en a eu deux, vivants !) et pour çà, il faut nettoyer et examiner les cadavres qu'on ne nous apportait parfois que trois jours après la mort, voire bouffés par les rats. J'ai vu mes meilleurs amis, de gros gars costauds, chiâler sur une plage noire de mazout et d'oiseaux morts, et moi aussi d'ailleurs...
Amélie
Mardi
1er février 2000
Deux jours déjà passés au centre ornithologique de l'Ile Grande
dans les Côtes d'Armor.
A notre arrivée lundi matin, après un café "express", et une rapide
(elle aussi) présentation de l'équipe de la Ligue de Protection des Oiseaux
(LPO), nous avons commencé notre mission par le déménagement du
matériel et des oiseaux dans un local plus vaste et plus adapté (Landrellec).
En effet, avec les vacances scolaires, la station va réouvrir ses portes au public et
il devient impossible d'assurer les soins dans de telles conditions.
La station de l'Ile Grande est située à proximité de la
réserve des Sept Iles et a pour vocation, en temps ordinaire, de gérer
cette réserve naturelle et d'assurer les soins aux oiseaux blessés ou
victimes des dégazages sauvages. Avec le naufrage de l'Erika, elle accueille aussi
des oiseaux touchés par cette catastrophe, envoyés par les centres de la
côte atlantique.
A Landrellec, les oiseaux sont principalement des Guillemots de Troïl, des Pingouins
Torda, au coup de bec redoutable, et de rares Fous de Bassan. Ces oiseaux arrivent
déjà démazoutés mais viennent se refaire une santé,
ce qui est loin d'être évident, en raison des effets pervers du mazout :
déshydratation, intoxication provoquée par l'ingestion du pétrole,
perte d'appétit et amaigrissement, troubles neurologiques allant de la folie
à la paralysie, perte de l'imperméabilité (ils nagent comme des
éponges et finiraient par couler), pattes et palmures très
abîmées et infectées, escarres, ... A tout cela s'ajoutent des
parasitoses d'origine encore inexpliquée qui aboutissent toujours à
la mort de l'animal.
La tâche de l'équipe de 8 personnes dont nous faisons partie consiste
à nous occuper d'environ 70 oiseaux : intubation pour réhydratation,
antibiotiques et vitamines, soins des pattes, mise en piscine pour tests de
flottabilité, nettoyage et désinfection des boxes dans lesquels ils sont
placés en fonction de leur poids. Tous ces soins sont très stressants
pour eux et la manipulation abîme leur plumage. La plupart des oiseaux
étant trop faibles pour s'alimenter eux-mêmes, il faut aussi les nourrir.
Nous travaillons durant près de 12 heures par jour.
Chaque oiseau est bagué, identifié par un numéro et a une fiche
individuelle sur laquelle sont inscrits les soins quotidiens ainsi que le poids de
l'animal et ses résultats de nage en piscine. Dans l'ensemble, les
résultats sont plutôt décevants : 20% seulement ont une
flottabilité très moyenne; cette flottabilité est nulle pour
les autres.
Chaque jour voit son lot de morts.
Mais plusieurs fois par semaine ont lieu des retours à la liberté.
Ce midi, à l'Ile Grande, 2 Cormorans et 7 Guillemots soignés depuis
plus longtemps et parmi les plus robustes ont été relâchés,
sous la surveillance des spécialistes de la LPO. Ce n'est pas pour autant partie
gagnée pour eux, car certains reviennent au rivage et tout est à
recommencer.
Vendredi
4 février 2000
Dernier jour passé au centre ornithologique de l'Ile Grande; fin d'une semaine
à soigner les oiseaux marins victimes de la marée noire de l'Erika et
des dégazages sauvages en Manche.
Sur les 7 Guillemots relâchés mardi, 4 ont été
récupérés le lendemain dans les rochers, pas encore assez
robustes pour affronter la houle de 2 mètres. Les lâchés
se succèdent au rythme de 2 ou 3 par semaine.
Mercredi nos oiseaux nous semblaient aller mieux. Certains d'entre eux (5 Guillemots)
avaient repris suffisamment de poids et avaient des pattes en assez bon état
pour franchir une étape supplémentaire. Ils nous ont quitté
(l'annexe de Landrellec) pour rejoindre la "maison-mère" de l'Ile Grande où
les attend une volière de plein air et un éventuel nouveau nettoyage dans
l'espoir de leur retour à la mer.
Ce même jour, mercredi, une équipe de vétérinaires venus de
l'école de Nantes, a procédé à des prélèvements
sanguins et à l'autopsie des "piafs" morts dans la nuit. On peut espérer
que la catastrophe de l'Erika permette de faire progresser l'état
des connaissances de
la médecine vétérinaire dans le domaine des oiseaux,
particulièrement celui des oiseaux marins.
Pour les autres, les soins continuaient au rythme de deux fois par jour : pesée,
graissage ou "pommadage" des pattes, réhydratation, et pour les moins atteints,
piscine .....
Toutefois, au fil des jours, nous avons vu la plupart de nos protégés
perdre du poids, sûrement à cause des bains et de la
non-étanchéité de leur plumage. Beaucoup grelottaient malgré
les lampes infrarouges placées au dessus d'eux pour les réchauffer.
Mais plus grave encore est l'état des pattes de beaucoup d'entre-eux.
Déshydratés, coutumiers de l'air et de l'eau plutôt qu'à
la terre, et donc peu habitués à une station debout aussi prolongée,
de véritables escarres se sont créés à leurs articulations par
ailleurs très gonflées. Du reste, ces pauvres bêtes éprouvent
soit un soulagement au massage de leurs articulations, soit une véritable
souffrance manifestée par des cris et des coups de bec. Pour d'autres, soit
la palmure est déchirée ou cloquée, rendant impossible toute nage et
donc pêche future, soit les articulations sont bloquée ou paralysées.
Grand est le nombre d'oiseaux aux pattes devenues inutilisables aujourd'hui !
Pour ceux-là, rescapés de l'engluement, intoxiqués, estropiés,
atteints d'aspergillose, tous victimes des effets retards du mazout, il ne reste qu'une
seule solution : une injection d'éther en plein coeur afin d'abréger des
souffrances inhumaines.
Nous partons mais d'autres prennent le relais, car il reste beaucoup à faire et
certains peuvent encore être sauvés ...
Christiane, Martine et Claude
Léon,
Gnaqueman, 168
Lundi 7 février 2000
Rentrée hier soir d'une semaine pas comme les autres ....
J'ai la tête encore là-bas et suis partagée entre le dépit et
l'espoir, entre les larmes et la satisfaction d'avoir au moins tenté quelque chose.
Ce matin, je repensais à tout ça, ces quelques jours en dehors de tout, de
l'actualité, du boulot parisien, des grèves, de la guerre. Notre seule
préoccupation c'était bosser au Centre, 10 heures par jour avec l'espoir de
voir évoluer la situation de ces quelques dizaines d'oiseaux dont nous nous
sentions responsables pour un temps. Je repensais à ce mélange de honte
et de colère éprouvé en les voyant pour la première fois.
Alors on essaie de se blinder, on fait ce qu'on a à faire, avec de temps en temps
des moments de cafard ... et alors on attend la pause, pour courir jusqu'à la mer
qui apaise tout.
J'ai appris hier la mort de Léon.
Léon était un petit Pingouin Torda, ainsi surnommé à cause de
son cri. Sa forte personnalité (mon poignet en garde la trace !) et sa vigueur en
avaient fait la mascotte de Landrellec. Un candidat au départ, ce Léon ....
Et puis vendredi matin, on l'a retrouvé se traînant sur le ventre, les
pattes raides derrière lui ... Que c'est-il passé ? Effets secondaires de
l'ingestion de pétrole, parasites ou autres bactéries ? Notre chef
d'équipe, responsable LPO et qui en a vu d'autres, a pris un rude coup et on a vu
ce gars dynamique et toujours prêt à blaguer, se prendre le visage à
deux mains, les yeux soudain pleins de larmes ...
Gnaqueman, lui, est un Guillemot spécialiste du déchiquetage de gants, et
donc de ce qui est dessous ! Celui-là n'a pas trop perdu de poids et fait preuve
d'une agressivité et d'un désir de départ qui laissent présager
un prochain retour à la liberté .... si ses pattes ne le lâchent
pas avant ! Que va-t-il devenir ?
Quant au Guillemot n°168, un cas étrange, il a été renommé
Espoir par une jeune bénévole qui a eu le coup de foudre, et
j'espère que ce nom lui portera chance. Il pèse moins de 650 g mais a des
pattes en bon état, et il est tout le temps debout. Il refuse de manger tout seul
les poissons qui sont dans les bacs, mais se laisse gaver sans donner de coups de bec comme
s'il comprenait qu'à Landrellec, on est là pour l'aider ...
Je n'ai pas fait de photos des oiseaux dans les box.
Les seuls oiseaux que j'ai tenu à photographier sont ceux jaillissant de leurs
boites en carton, lors de leur retour à la mer et s'éloignant ensemble du
rivage. Le dernier de la bande s'est retourné vers nous, une fois
... c'est vrai !
Je fais le voeu que Léon, du paradis des oiseaux, revienne à la tête
d'une armée de petits fantômes noirs et gluants pour hanter les nuits
pédégères de Monsieur Total.
Mais que vont devenir Gnaqueman, Espoir et tous les autres, et les 2 Fous de Bassan au
regard halluciné ?
Je vais revenir bientôt à Ile Grande, car j'ai le sentiment d'une tâche
inachevée, et il y a encore tant à faire ...
Martine
Mercredi 23 février 2000
Sommes retournés, Claude et moi, à Ile Grande ce week-end,
soit 2 semaines après notre retour du "centre de soins" des oiseaux victimes de
l'Erika ...
Nous avons de nouveau été affectés à Landrellec où
l'accueil fut des plus chaleureux.
Jérôme notre responsable avait l'air content de nous revoir, par
sympathie certes, mais aussi un peu soulagé de voir arriver de la main d'oeuvre,
vu que le samedi est un jour creux du côté des bénévoles !
Quand nous avons quitté le centre, le 6 février, nous avons laissé
derrière nous environ 70 oiseaux. Nous en avons retrouvé une vingtaine
seulement ... Un tiers a regagné la station pour un éventuel retour
à la mer, et ceux qui restent sont des rescapés en cours de soins et des
petits nouveaux. Tous les autres sont morts ainsi qu'un des 2 Fous. L'autre est à
la station dans la volière, ce qui est bon signe.
En fait, nous avons appris que beaucoup de Guillemots étaient morts de
septicémie.
Un nouveau protocole de soins sur 5 jours a été testé; des
dosages de solution désinfectante augmentés; 2 injections intramusculaires
(!) quotidiennes; une pommade "miracle" pour les pattes enflées; intubation
toujours et gavage pour tout ce petit monde ... Ca fait plus de boulot, mais comme
il y a moins d'oiseaux, ça va.
Nous avons retrouvé le Guillemot n°168 (renommé Espoir), il a perdu 20 g
mais il s'accroche !
Bon, globalement, c'est moyen, mais à force de tâtonner, les traitements
deviennent apparemment mieux adaptés.
Alors , comme c'est toujours un peu déprimant, une journée entière
à tenir dans ses mains et soigner des oiseaux malades, nous sommes allés
le soir, à Bourbriac, à un fest-noz d'enfer, bien sportif, histoire de se
remonter le moral. On y a retrouvé une bonne partie des permanents de l'Ile Grande
venus se défouler, et même quelques uns de la Mission Bretonne !
Ce fut une excellente soirée, et Alain en a profité pour photographier la
belle Marthe Vassalo, la chanteuse du groupe Loened Fall... J'espère que les
photos seront bonnes; je ferai agrandir la plus réussie pour faire un beau poster
pour Claude ;-)
Dimanche, le Tonton est allé seul à Landrellec. Il y a retrouvé
Thomas (un jeune de 15 ans qui fait du bénévolat depuis 4 ans, un mois
tous les étés à l'Ile Grande), qui était avec nous samedi,
et qui a ramené toute sa famille le dimanche après-midi pour donner
un coup de main !
C'est pas beau ça ?
A bientôt pour la suite de la suite, etc....
Martine
Jeudi 24 février 2000
Compléments au message de Martine; réponses aux
réactions d'Eric. Deux semaines après notre séjour, mais aussi deux mois
après, jour pour jour, que le venin craché par 'Erika ait commencé
à envahir nos côtes.
Il y a 15 jours, grande était ma surprise au sujet du caractère
archaïque des soins donnés aux oiseaux victimes de la marée noire.
Pourtant, 20 ans avant, il y avait eu le Tanio, un peu avant l'Amoco, le Bohlen,
l'Olympic Bravery, le Torrey Canyon. On devait bien avoir une expérience que
diable !
J'avais été surpris aussi que les vétérinaires ne
s'impliquent pas plus et n'encadrent pas davantage les bénévoles
et les experts.
En fait j'ignorais que lors des désastres précédents la plupart
des oiseaux, lorsqu'ils n'étaient pas ramenés morts par la mer, ou tout
comme, avaient été euthanasiés. Pas de quartier !
Pauvre petit bourgeois que j'étais, habitué plutôt aux hôpitaux
humains où l'on soigne et dépense sans compter, avec trop souvent un
acharnement excessif .....
En quinze jours, les protocoles de soins se sont perfectionnés.
Plusieurs exemples.
Globalement, les pattes allaient mieux. Même si ...
La moitié de nos oiseaux tenait debout; l'autre moitié avait des
pattes "en vrac" ... peu d'espoir pour ceux là ...
Des quelques Pingouins Torda que nous avions, il n'en reste aucun.
Mes pauvres piafs, vous n'êtes pas morts pour rien. Tout comme pour les humains,
les souffrances que vous avez endurées ont permis de mieux comprendre,
d'améliorer les techniques utilisées. Cela resservira pour d'autres,
malheureusement !
Mais 300 000 ça fait beaucoup tout de même. Lourd, trop lourd est le
tribut payé. Nominoé, spécialiste des tributs injustes,
tu fous quoi sous les pierres dressées ? Vas-tu te réveiller ?
Mais les oiseaux continuent d'arriver. Erika toujours, mais aussi les autres
pétroliers. Vous pensez, l'hiver, la mer est toujours agitée, alors
c'est tellement plus économique de nettoyer ses cuves en mer
que de le faire au port. Avec la houle, les brisants, peu de risque
d'être repéré. Et puis, les amendes sont moins coûteuses
qu'un dégazage au port. Alors, allons y !! ne vous gênez pas les gars,
faites comme chez vous.
Ce sont les autres qui démerdent les piafs !
Certaines espèces ne s'en remettront peut-être pas.
Au début, les Guillemots de Troïl représentaient 80 % des victimes.
Mais les tendances s'inversent. Le Macareux moine, figure emblématique des
pollutions maritimes (il fut aussi longtemps chassé) alors qu'il
représentait environ 1% jusqu'à présent, arrive maintenant
en plus grand nombre.
Mais putain, allez donc vous vautrer ailleurs ! ;-(((((
>Merci encore pour ces messages qui nous permettent de vivre un peu tout
cela avec vous !
> Et merci pour ce que vous faites !
On le fait pour les piafs, et pour la Bretagne. Et en ce qui me concerne, j'y
retournerai souvent.
Et ce qui est fantastique, c'est que des liens se tissent entre les gens : Joce,
la coordinatrice, Philippe, un ami d'un médecin de mon hôpital,
avec lequel j'ai échangé par Internet, et que j'ai rencontré
là-bas, des bénévoles du coin nouveaux adeptes des festoù-noz.
Et des soigneurs bénévoles de la région parisienne qu'on va
retrouver samedi soir encore dans un fest-noz
> A ce propos, on peut se demander pourquoi ce sont uniquement des
bénévoles
> qui portent secours aux oiseaux et aux plages !
> Pourquoi les pollueurs regardent tout cela de très loin ??
Sûrement parce que s'ils étaient bénévoles, ils ne
seraient pas pollueurs.
> Cela a un côté révoltant, ne pensez vous pas ?
Je vais peut-être me répéter, mais cela m'aurait
considérablement gêné d'avoir à côté de moi
lors des soins aux oiseaux, des gars qui ont contribué à les mettre dans cet
état. J'aurais été dans l'obligation de leur demander d'aller
voir ailleurs. Ou alors il aurait fallu les mettre à la vaisselle, au lavage,
à enlever les fientes ... Mais ce n'est même pas assez honorable.
Laissez les nous, nos piafs, on veut s'en occuper nous-mêmes !
Mais grâce aux différentes subventions et dons de la
région, de l'état, des associations, des anonymes, des pétroliers
aussi ... la LPO a embauché sur des contrats à durée
déterminée des bénévoles qu'elle peut ainsi
rémunérer.
Il y'en a plusieurs comme cela à l'Ile Grande.
Claude
PS : Lundi 6 mars 2000. Nouveau week-end pasé à l'Ile Grande. J'ai appris que 168 avait été euthanasié. Je n'ai pas pu savoir pourquoi.
| ANALYSE |
Au
loin, un point blanc au dessus de l’horizon. Moins loin, on devine un oiseau en vol,
un grand oiseau, à moins qu’il ne s’agisse d’un avion.
Plus près, on
distingue alors des battements d’ailes : un corps bien fuselé, très
aérodynamique doté de longues ailes blanches, à
l'extrémité noire, d’une envergure pouvant atteindre 180 à 190 cm.
C’est le roi de la mer, il est dans son élément, y passe les mois d’hiver
sans avoir besoin de se poser. De très près, la tête est d’un joli
jaune ocre, prolongée par un imposant bec gris. L’œil est gris aussi, cerclé
de bleu. Il est bordé d’un liseré noir qui s’étend et contourne
le bec dans un effet très graphique, un vrai maquillage de soirée.
Question nourriture, rien de plus simple : du poisson, du poisson, et du poisson.
Simplement, la technique est quelque peu acrobatique et exige une certaine
dextérité.
Le champion des plongeons.
Le Fou de Bassan repère
les poissons qui évoluent au-dessous de lui et effectue des plongeons
spectaculaires, parfois depuis 30 ou 40 mètres de haut : en se rapprochant
de la surface, il replie les ailes, tel un concorde qui piquerait du nez, les colle
le long du corps, et tombe dans la mer comme une bombe, à la vitesse
" modérée " de 90 km/h. Il peut s’enfoncer de
plusieurs mètres dans l’eau, et quand il ressort, quelques secondes plus tard,
le poisson capturé est déjà avalé. Mais cette technique de
choc, c’est le cas de le dire, est fatale à bon nombre de jeunes quand ils
la mettent en pratique pour la première fois.
Colonie VVF ? ?
Tout comme d’autres animaux et oiseaux, les Fous de Bassan se rassemblent et
vivent en communauté, en particulier au moment de la reproduction. L’une
des plus importantes colonies de Fous de Bassan du monde a élu domicile en
Bretagne, dans les Côtes d’Armor, à l’île de Rouzic, l’une des
" Sept-Iles ", au large de Perros-Guirec. Tout ne fut pas rose
dans la vie des Fous, jusque dans un passé relativement proche :
destruction et prédation humaine ont été aussi importantes
que catastrophiques pour l’espèce. Autre danger, d’actualité :
la marée noire (Torrey Canyon en 1967, Amoco Cadiz en 1978, Tanio en 1980).
La population installée a pu se maintenir néanmoins et finalement
se développer de façon importante en dépit de ces derniers
"accidents". Après les 30 couples recensés en 1939, les
effectifs passent à 1 600 en 1960, puis 8 000 en 1990
et plus de 15 000 cette
année avant l'Erika. En plus de l’expansion naturelle de la colonie,
certains oiseaux arrivent des îles anglo-normandes qui atteignent la
saturation...VVF : Village Vacances
Fous ! En février-mars, fin janvier même, les Fous
gagnent leurs quartiers d’été, de préférence des
îlots rocheux inhabités, flancs de falaises abruptes, le long des
côtes d’Angleterre, d’Irlande, jusqu’en Islande et en Norvège.
Rouzik
Leur point le plus méridional, qui est l’un des plus importants en densité,
se trouve en Bretagne, dans les Côtes d’Armor : l’île de Rouzic,
dans l’Archipel des Sept-Iles. Au fil des semaines, les oiseaux arrivent, les
couples se reforment et retrouvent l’emplacement habituel de leur nid.
Entassements d’algues et force gesticulations rituelles et communicatives préparent la nidification, qui aboutit à la ponte d’un œuf unique, le plus souvent, et seulement en mai. A trois mois, le jeune fou, repu, ayant sa taille adulte, est laissé à lui-même. Les parents ne lui apportent plus de nourriture, c’est le moment du grand saut. Il exerce cependant ses ailes quelque temps avant de l’effectuer. Alors il se lance, apprend tout seul à plonger et à pêcher. Il a un plumage tout brun et il faudra quatre ans pour qu’il devienne progressivement d’un blanc éclatant comme celui de l’adulte et que sa tête prenne cette belle teinte jaune caractéristique.
Garde-Fous... La Réserve.

L’Archipel des Sept-Iles, "Ar Gentiles", en breton, à quelques kilomètres au large de Perros-Guirec, est le premier site naturel protégé en France, sous le nom, alors, de réserve " Albert Chappelier ". La LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) l’avait obtenu du Préfet des "Côtes du Nord" en 1912. Depuis, par la loi sur la Protection de la Nature de 1976, l’Archipel des Sept-Iles est officiellement classé Réserve Naturelle. Dès 1912, une réglementation stricte avait été mise en place concernant l’accès aux îles. Le débarquement y est interdit sauf sur l’île aux Moines qui possède un phare. La LPO a en charge la gestion complète de la réserve, avec sa Station Ornithologique située à l’Ile Grande, sur la commune de Pleumeur-Bodou. C’est le quartier général des scientifiques qui font un suivi très précis des populations de Fous à Rouzic. Ils supervisent aussi les visites en vedettes. Un système mis en place au beau milieu de l’île et de la colonie, retransmet des images par liaison hertzienne, sur des écrans installés à la station. Il est possible d’y suivre en direct les événements vécus par les Fous depuis la ponte des œufs jusqu'à l’élevage complet des jeunes.
On visite ? ? ?
Cette île paraît toute enneigée, sous le soleil chaud.
Dès le début de février, Rouzic est blanche de Fous :
la partie visible depuis la côte en est couverte.
" Les 7 îles en vedettes ", tel est le programme proposé par cette compagnie, en partenariat avec la LPO. Les vedettes partent de Perros-Guirec et de Ploumanac’h, parcourent toujours le même itinéraire, approchent de Rouzic, la contournent puis s'arrêtent un moment sans accoster pour permettre aux passagers d’observer la colonie, parfaitement habituée à ce rituel quotidien.
Certains jours, un ornithologue accompagne la visite. Le public peut aussi aller observer la vie des Fous à l’île Grande. Les images transmises depuis la caméra sont sur l’écran et permettent de voir beaucoup plus de détails que depuis le bateau. Les deux se complètent. La station a pour nom officiel "Maison de la Réserve Naturelle des Sept-Iles" et présente une exposition "espace Fous de Bassan". Elle est ouverte tous les jours durant les vacances scolaires et les samedis et dimanches le reste du temps. C’est aussi le premier Centre de soins, en France, pour les oiseaux mazoutés. Une bonne moitié des oiseaux soignés peut être relâchée au bout de quelques semaines.
Le Fou de Bassan n’est pas l’unique résident estival sur l'archipel des Sept-îles, bien qu’étant de loin le plus important en nombre (15 000 couples). Sur l’ensemble de l’archipel, ce sont près de 40 000 oiseaux qui nichent. En dehors des Fous de Bassan, on trouve Goélands argentés, Macareux moines, Puffins des Anglais, Cormorans huppés, etc....
Christiane
Début mars 62 000 oiseaux ont été recueillis sur les côtes mais on estime en fait à plus de 300 000 le nombre total de victimes de l'Erika
3 000 seulement (soit près de 5 %) sont encore en vie, se répartissant en 1 700 oiseaux toujours dans les centres de soins et 1 300 qui ont été relâchés.
60 % des oiseaux recueillis ont pu être identifiés.
Plus de 80% de ceux-ci (31 000) sont des Guillemots de Troïl, 6% sont des
Macreuses et autres canards, près de 4% des Pingouins Torda.
Les Fous de Bassan représente la 4ème espèce
touchée avec près de 1 000 oiseaux (3%).
(chiffres LPO)
Les Alcidés (Pingouins, Guillemots, Macareux) forment la famille la plus touchée. Oiseaux pélagiques, ils passent l'essentiel du temps en pleine mer, sur l'eau, ne regagnant les côtes que pour se reproduire. Avec leurs pattes palmées très en arrière, ce sont d'excellents nageurs et plongeurs, mais de piètres marcheurs. Sur l'eau, ils ne peuvent voir venir les nappes d'hydrocarbures et s'y font piéger.
Claude
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Vous aussi, vous pouvez aider à sauver les oiseaux victimes de l'Erika.
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Ces deux Fondations étant reconnues d'utilité publique, les dons qui leur sont versés sont en partie déductibles de l'impôt sur le revenu.
Le CD "L'Hiver des Oiseaux" est une compilation de titres de Tri Yann, Alan Stivell, Didier Squiban, Soldat Louis, EV dont tous les bénéfices de la vente sont reversés à ces deux associations.
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Strob'infos, bulletin d'information de l'Association
Strobinet.
Ont contribué à ce numéro :
Christiane Beley, Martine Benedictus, Claude Devriès,
Amélie Orsel.
© Association Strobinet, mars 2000