Les stocks américains
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Pour la guerre de 1914-1918, les alliés américains viennent
avec un matériel impressionnant. Il est principalement stocké
dans les ports où ils accostent : au Havre ou à Brest. La
France s'est engagée à racheter tout le matériel
au départ des américains.
La guerre terminée, une véritable administration se met en
place pour gérer ces stocks américains.
Un "Sous-secrétariat d'Etat à la liquidation des stocks
de guerre restés sans emploi" est créé. Achète
aux domaines qui veut.
La revente de voitures prend un essor particulier.
En effet, le marché de l'automobile est à cette époque
en pleine extension. Les plus grandes ventes se font à Paris, au
pied de la tour Eiffel, au Champ-de-Mars. Achetées à bas
prix (15 000 à 20 000 Francs), elles sont revendues avec de juteux
bénéfices (15 000 Francs). On les revend aux Etats-Unis (le
cours du dollar est avantageux) mais aussi en Russie, alors que les Rouges
sont mal vus et que tout commerce avec eux est interdit. Les attributions
sont pipées, de nombreux hommes politiques trempent dans ce trafic.
Pierre Quemeneur est au courant. Il aurait été en contact
avec un certain Cherdy ou Gherdy de
Paris, un américain, "avec des relations
haut placées".
Il s'y lance. Il propose à Guillaume Seznec de s'associer. Ils partageront
les bénéfices. Il a besoin non seulement des compétences
de son ami, qui s'y connait en mécanique, mais aussi d'avance de
trésorerie.
Il demande à son beau-frère le notaire
Pouliquen de lui rembourser 60 000 Francs sur les 160 000 qu'il lui
avait prêtés.
Il vend sa propriété de Traou-Nez
à Guillaume Seznec, pour la somme de 35 000 Francs et un dessous
de table de 65 000. Les deux hommes signent une promesse
de vente dactylographiée, établie en deux exemplaires.
Seznec lui remet l'argent : 65 000 Francs en dollars économisés
par son épouse, profit du blanchissage du linge de l'armée
américaine durant la guerre. Ils payaient bien.
A défaut de trouver mieux, la première voiture, ce sera la
Cadillac que Guillaume Seznec avait
achetée il y a quelques temps aux stocks américains. Il l'avait
payée 18 000 Francs. A cours de liquidité, il l'a donnée
en gage au Conseiller, contre un prêt
de 15 000 Francs. Il lui doit toujours.
Bien qu'elle soit en piteux état, ils décident
de la conduire ensemble à Paris.
De bonne heure, Guillaume Seznec quitte Morlaix au volant de la Cadillac.
Il doit prendre Pierre Quemeneur à Rennes en début d'après-midi.
A peine parti, il crève un pneu. Il retourne à la scierie
pour réparer; il repart en fin de matinée.
Et c'est panne sur panne.
A Rennes, Quemeneur s'impatiente : il
a un rendez-vous très important à Paris, le 26 mai matin,
avec Cherdy. Pendant son attente, il télégraphie
à son beau-frère le notaire,
de lui envoyer le chèque de 60 000 Francs
poste restante à Paris, en recommandé.
Guillaume Seznec n'arrive à Rennes qu'à la nuit tombée.
Les deux hommes couchent à l'hôtel.
Ils quittent Rennes ensemble, dans la Cadillac, vers 5 heures du matin.
Guillaume Seznec conduit.
400 kilomètres à parcourir avec un véhicule en très
mauvais état et qui dévore l'essence !
Crevaison sur crevaison. Guillaume Seznec répare.
A midi, ils déjeunent à Mortagne et font effectuer quelques
réparations dans un garage.
Vers 16 heures, ils sont à Dreux. Le joint de culasse claque. Ils
font réparer. Pierre Quemeneur se demande déjà s'il
ne devrait pas mieux rejoindre Paris par le train pour être à
l'heure à son rendez-vous du lendemain.
20 kilomètres plus loin, Houdan. La nuit est tombée et la
voiture n'a pas pas de lumière. Ils s'arrêtent pour arranger
cela et dîner.
21 heures. Pierre Quemeneur a pris sa décision : il
va prendre le dernier train pour regagner Paris. Ils se donnent rendez-vous
à l'hôtel le lendemain dans la capitale.
Pierre Quemeneur quitte Guillaume Seznec dans une gare. Ce dernier ne reverra
plus jamais son ami; il reprend seul la route.
A La Queue-les-Yvelines, en région parisienne, nouvelle panne. Il
fait nuit.
Après avoir dormi dans la voiture au bord de la route, Guillaume
Seznec s'interroge : n'est-il pas préférable de remettre
cette voiture en état avant de la vendre ? A Paris, les garagistes
ont mauvaises réputation. Il décide
de retourner à Morlaix. Si près du but !
Mais le chemin de croix continue : nouvelles pannes, nouvelles crevaisons.
Arrêts pour réparer dans des garages, s'alimenter...
Il passe la nuit dans un hôtel à Pré-en-Pail.
Toujours les mêmes soucis.
Après un voyage de 4 jours, Guillaume Seznec
rejoint enfin Morlaix, la scierie, épuisé !
C'est le 28 mai 1923, il est près de 3 heures du matin.
Durant les jours qui suivent, Guillaume Seznec n'a aucune nouvelle de
son ami.
Il fait réparer la Cadillac par un de ses ouvriers qui s'y connait.
Le 1er juin, Guillaume Seznec se rend à Paris pour une affaire personnelle.
Il en profite pour se rendre à l'hôtel de son ami. Le Conseiller
n'y est pas. Du reste, n'y est pas descendu depuis pas mal de temps.
4 et 10 juin 1923. La famille de Pierre Quemeneur,
sa soeur Jenny, son frère Louis et son beau-frère le
notaire, viennent à la scierie. Ils sont inquiets et décident
d'avertir la brigade mobile de Rennes, ville d'où les deux hommes
sont partis. Guillaume Seznec les accompagne.
Devant le peu d'empressement des policiers de Rennes, le frère et
le notaire frappent plus haut : ils s'adressent à la
Sûreté générale à Paris, la
Police Secrète.
Le 13 juin, un télégramme signé Quemeneur et expédié
le jour-même du Havre devrait rassurer la famille :
"Ne rentrerai à Landerneau que dans
quelques jours. Tout va pour le mieux."
D'emblée Maître Pouliquen
pense que c'est un faux et soupçonne Seznec. Il insiste auprès
de la Sûreté générale.
Le 21 juin 1923, le Procureur de la République
de Brest ouvre une information judiciaire pour meurtre.
| L'allumage est malade, le moteur a des ratés, Seznec au volant sue comme un damné; Quemeneur attend à Rennes où il commence à s'énerver Et les pneus qui sont pourris n'arrêtent pas de péter ! Râlant de villes en villages, La Cadillac se traîne, A vingt cinq ou trente à l'heure de moyenne; Rotant de pompes en garages La vieille américaine Boit ses cinq ou six bidons avant Rennes. Le lendemain à l'aube, dès 5 heures du matin, Il fait beau, l'auto mène son train-train; A Ernée, on s'arrête à l'heure du petit déjeuner, Mais on crève et on re-crève deux fois dans la matinée. Toussant de villes en villages, La bagnole se traîne, Faudra changer les charbons à Mayenne ! Fumant de pompes en garages, La vieille américaine Perd ses tôles et ses boulons depuis Rennes. Quemeneur en a marre, à Dreux il faut rafistoler Un joint de culasse qui vient de claquer ! La nuit tombe avant Houdan, ces fichus phares n'éclairent rien, Les écureuils comme des tordus se marrent au bord du chemin. Crachant de l'huile au passage, La Cadillac se paie Ennuis, pannes et crevaisons à la pelle; Grognant de pompes en garages, La vieille américaine Bringuebale depuis Alençon jusqu'à Rennes. suite |
La bagnole à Houdan dégueule ses derniers boyaux, Les deux associés avalent un morceau; Quemeneur prend le train et laisse Guillaume se débrouiller, Mais après dix bornes à peine, çà craque de tous côtés. Sifflant comme un autoclave, La Cadillac s'arrête Dans la côte de Millemont, c'est trop bête ! Pour Paris ne restent guère Plus que cinquante kilomètres, Seznec s'endort une heure, ou deux peut-être. Il s'éveille au matin. La bagnole est tellement minable : Dans cet état-là, elle est invendable; C'est plus sage de retourner à Morlaix retaper l'engin : Les garagistes à Paris passent pour de vrais requins. Rentrant de villes en villages La vieille épave se traîne A vingt cinq ou trente à l'heure de moyenne. Rotant de pompes en garages La vieille américaine Perd ses tôles et boulons jusqu'à Rennes. Rentrant de villes en villages, La Cadillac se traîne Par Mortagne et Alençon vers Mayenne. Rotant de pompes en garages La vieille américaine Boit ses huit ou dix bidons jusqu'à Rennes. Rotant de pompes en garages La vieille épave se traîne. |
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Page réalisée par Claude DEVRIES et mise à jour le
12 mars 1998