![]() |
BREST - RECOUVRANCE
|
| La chanson | Sommaire |
Pierre Mac Orlan a dépeint
longuement le vieux Brest d'avant-guerre
:
"Lorsqu'on débarque un matin, au petit jour, dans la gare de
Brest, on constate que c'est bien une gare de fin
de terre, une gare qui donne accès à toutes les
choses qui n'ont plus rien à voir avec la terre. On ne vient pas
à Brest pour jouir de la vie, montrer l'élégance d'une
robe ou se refaire du sang au soleil. Des raisons que la mer n'ignore pas
conduisent hommes et femmes vers cette ville sans paquebots, sans départs.
C'est ici que l'aventure se mêle au vent de la mer.
...
Les matelots sont généreusement semés dans la rue
de Siam comme des coquelicots dans un chemin de terre."
La rue de Siam doit son nom au passage
dans la ville d'ambassadeurs siamois en 1686. Jusqu'à la guerre,
c'est une voie étroite qui s'infléchit astucieusement pour
faire barrage aux grands vents de suroît, avant de déboucher
sur la Penfeld.
La Penfeld abritait la flotte de guerre,
car Brest a une vocation militaire. Elle sépare Brest
même de Recouvrance,
ce quartier que l'on doit traverser pour se rendre à Saint-Pierre
Quilbignon, Sainte-Anne du Portzic et le Conquet.
C'est à Recouvrance que se trouvaient
(il en reste encore aujourd'hui) les principales constructions militaires
d'avant la guerre : la Cayenne, ancien
bagne qui remplaça les galères et fut remplacé à
son tour par la Guyane. On trouve aussi la Corderie (où l'on fabriquait
des cordages), les magasins de gréément, de voilerie, de
garniture et la célèbre tour de
la Motte-Tanguy. Tout en montées et descentes, Recouvrance
était protégé par ses fortifications érigées
sur ordre de Colbert. Sur les remparts de Recouvrance, les gamins venaient
s'amuser et les familles s'y promener le dimanche.
Le Grand-pont reliait Recouvrance à "Brest
même". Pont tournant, il s'ouvrait pour permettre
le passage des navires de guerre. L'attente était parfois longue
et lorsque le pont se refermait enfin, c'était la ruée :
Yannicks (habitants de Recouvrance)
et Ti-Zefs (ceux de "Brest même")
fonçaient comme deux armées prêtes à s'affronter.
En dessous, existait un pont flottant, appelé encore pont Gueydon,
ou "piti pont".
A la libération, entre août et septembre 1944, eut lieu le
siège de la ville. Elle fut bombardée sans répit par
l'aviation et l'artillerie alliée. Tout fut détruit. "Brest
même" devait (même) être détruite une seconde
fois par arasement systématique. Sur les décombres, un plateau
artificiel fut formé quelque trente mètres au-dessus du niveau
de l'ancienne ville. Au dessus, on construisit des baraquements en planches
pour abriter la population. Il en restera jusqu'en 1970 ! Ce n'est qu'au
début des années 50 que la reconstruction de Brest
la blanche eut lieu.
Pour évoquer Brest et son quartier de Recouvrance, treize couplets
très célèbres, dus au chansonnier Henri Ansquer :
la fameuse Complainte de Jean Quémeneur,
encore appelée A recouvrance.
Elle est interprétée par Christian
Desnos, l'un des membres du groupe Les
Goristes.
La complainte de Jean Quémeneur
| Il s'appelait Jean Quémeneur; Il était l' fils d'un' demi-soeur A la fameuse Madame Larreur La grande Hortense, Cell' qui tenait un caboulot, "Aux gars d'Dinard et d'Saint-Malo", En fac' la caserne du dépôt A Recouvrance. Sa mère était une Kermarec, Vous savez bien, d'Lambézellec, Une grosse puant du bec Qui n'eut pas de chance Avec Jean son premier mari, Bon garçon mais faible d'esprit Qui dans son grenier se pendit A Recouvrance. Son père était rondier au port Travaillant peu mais gueulant fort Et jamais content d'son sort Comme bien on pense. Avec sa pipe et son fanal Il s'en allait dans l'Arsenal De "L'Arrière-Garde" au "Fer à Cheval" A Recouvrance. C'était parents aux Kervella, Vous avez connu ces gens-là ? Qui faisaient tant de tralala, Et d'manigances ! Portant voilettes et grand chapeau, Qu'on aurait cru, ou peu s'en faut, Qu'ça fréquentait les amiraux, A Recouvrance. C'est par un' nuit qu'il vit le jour, Au treize de la rue d'la Tour; Il faisait noir comme dans un four, Et, pas de chance, Avec ça un vrai temps d' canard, D' la pluie, du vent, d' la brouillard ... C' qui mit la sag' femme en r'tard A Recouvrance. Mais le malheur vint ! qui l'eût cru ? Son père, un soir qu'il était bu, Tomba sur sa tête et mourut Sans connaissance; Et sa mère eut ce mot touchant : "Gast ! me voilà veuve à présent, J'aurai plus d' père pour mon enfant", A Recouvrance. suite |
![]() La BD de Jean Quémeneur Puis sa mère mourut à son tour, Toujours au treize, rue d'la Tour, Mais sa tant' Yvonn' March'adour Qu'avait d' laisance. Et du coeur autant que d'argent, Jura, le soir de l'enterr'ment De veiller sur le piti Jean A Recouvrance. Comme tous les petits enfants Il eut la "cocotte" à cinq ans, Et la "toque" pendant quéqu' temps; Bref, son enfance Fut celle de tous les moutards Que, légitimes ou bien bâtards, On voit courir sur les remparts A Recouvrance. Puis il grandit; quand il fut grand, Travailleur et intelligent, Il voulut faire un vétéran... Ici commence L'histoir' de ses amours avec La nièce à Jean-François Cussec, Marie-Madelein' Poullaouec A Recouvrance. Elle était jolie comme un coeur; Il l'épouse, fou de bonheur, En notre église de Saint-Sauveur Puis qu'ell' bombance ! Que de gaîté-z-et que d'entrain ! Jusqu'à 4 heures l' lendemain matin Dans les salons du p'tit jardin, A Recouvrance. suite |
Mais, à cinq ou six jours de là, Cette drôlesse le trompa Avec un sigond-maît calfat, Plein de prestance, Un commis du port, un pompier, Un sergent-major, un fourrier, L'agent Paugam ... et tout l'quartier, A Recouvrance. Puis v'là-t-y pas qu'à Kervallon, Femme sans coeur et sans raison, Ell' fit d'un quartier-maît' clairon La connaissance; Ils s'en allèrent bras d'sous bras d'sus Au pardon, d' la chapelle Jésus ... Depuis, on n' les a jamais revus A Recouvrance. Le pauv' Jean, pour oublier, Se mit à boire à s'arsouiller, Dans tous les bistrots du quartier, "A l'Espérance" Au débit d' la mère Pouliquen Et même "Au retour du Tonkin" On n' voyait qu' lui, soir et matin, A Recouvrance. Bref, un soir qu'il ventait très fort, Roulant de tribord à bâbord, Il finit par le fond du port Dans son existence, Ayant voulu, le pauvre garçon, Aidé de son ami Kérouanton, "Larguer l'amarre du piti pont" A Recouvrance. |

| Présentation | La chanson | Sommaire |
Page réalisée par Claude
DEVRIES et mise à jour le 28 avril 1998.