Bugel koar / Enfant de cire



La Bretagne est terre de légendes, de superstitions.

La mort y tient une place importante. La lecture de La légende de la mort d'Anatole Le Braz l'illustre parfaitement.

Les pratiques de sorcellerie y étaient jadis fréquentes. Les moyens d'appeler la mort sur quelqu'un y étaient nombreux.
«Quand on veut appeler la mort sur quelqu'un que l'on hait, il suffit de s'adresser à une personne expérimentée. Il y en a au moins une dans chaque paroisse.»

Bugel koar, Enfant de cire, est le titre d'une gwerz qui raconte une pratique d'envoûtement au moyen d'une poupée de cire figurant une personne dont on veut la mort. Cette histoire est d'autant plus dramatique qu'une jeune fille se livre à ces pratiques envers son propre père. Avec ses complices, elle finira sur le bûcher, livrée par le père.

La version présentée ici est celle recueillie par François-Marie Luzel en 1867 auprès de Marc'harid Fulup, mendiante de Pluzunet, qui fut l'une de ses principales informatrices.
Cette chanson figure dans les Gwerzioù qu'il a publiés en 1868. Elle en est extraite intégralement.
Il en existe d'autres versions, soit dans le même ouvrage, soit dans les notes de voyage de Luzel.


I
Poularfeunteun a lavare
D'ann aotro Bistigo, un de :
- Pelec'h ez oc'h bet, pe ez et,
Pe ho euz esper da vonet ?

Poularfeunteun disait,
Un jour, à monsieur Bistigo
- D'où revenez-vous, où allez-vous,
Où espérez-vous aller ?

- Oh! me a ia duman d'ar stal,
Da dibab etof inkarnal,
Dantelez aour ha re arc'hant,
D'am f'enheres, ur plac'hik koant.

- Je vais là-bas, à la boutique,
Pour choisir de l'étoffe écarlate,
Avec de la dentelle d'or et d'argent,
Pour ma penhérès (fille unique), la charmante fille.

- Mar oufec'h ar pez' ouzon-me,
Birwikenn habit na defe :
Hounnes' deuz gret ur bugel-koar,
D'ho lemel diwar ann douar !

- Si vous saviez ce que je sais, moi,
Jamais plus vous ne lui achetteriez d'habit :
Celle-là a fait un enfant de cire,
Pour vous ôter de dessus la terre !

Ter-gwes ann dez a ve tommet,
Ter-gwes ann dez a ve broudet,
Ha n'hen brouder gwes gant spilhou,
Aotro, na divezr ho teiziou !

Trois fois par jour on le réchauffe,
Trois fois par jour on le pique;
Et chaque fois qu'on y enfonce des épingles,
Monsieur, vos jours diminuent !

- Poularfeunteun, d'in-me laret,
Pelec'h 'z e 'r bugel badeet ?
-Badeet e ar bugel-koar
En iliz-vraz a Landregar;

- Poularfeunteun, dites-moi,
Où l'enfant a-t-il été baptisé ?
- Il a été baptisé, l'enfant de cire,
Dans la grande église de Tréguier;

En iliz-vraz a Landregar,
Euz heaul hag euz golou al loar!
- Poularfeunteun, d'in-me laret,
Ar gomperienn piou ez int bet ?

Dans la grande église de Tréguier,
Au soleil et à la lumière de la lune !
- Poularfeunteun, dites-moi,
Qui ont été les compères ? (le parrain et la marraine)

- Ho mewel-braz eo ar c'homper,
Ar vates-vihan ar gommer.
- Poularfeuteun, d'in me laret,
Piou 'n euz ar bugel badezet ?

- Votre premier valet est le compère,
La petite servante est la commère.
- Poularfeunteun, dites-moi,
Qui a baptisé l'enfant ?

- Ma 'z eo ur belegik iaouank,
Ewit kaout ur sommik arc'hant,
Pewar-c'hant skoed en arc'hant gwenn,
Ha kement-all en aour melenn.
- C'est un jeune prêtre,
Pour avoir une somme d'argent,
Quatre cents écus en argent blanc,
Et autant en or jaune.

Pewar-c'hant skoed en arc'hant-gwenn,
Ha kement-all en aour-melenn,
Hen euz bet ar belek iaouank,
Ewit ober ar vadeziant.

Quatre cents écus, en argent blanc,
Et autant en or jaune,
A eu le jeune prêtre
Pour faire le baptême.


II
'Nn aotro Bistigo, pa glewaz,
D'ar ger a-c'hane 'retornaz;
D'ar ger 'c'hane eo retornet,
Ha d'he benheres 'n euz laret :

Monsieur Bistigo, à ces mots,
S'en retourna à la maison;
Il s'en est retourné à la maison,
Et a dit à sa penhérès :

- Roët d'in m' merc'h, ho alc'houeou,
'I'eodou ann dut 'zo diaoulou.
- Alc'houez ann armel 'm euz kollet,
Alc'houez ma c'houf a zo torret;
- Ma fille, donnez-moi vos clefs,
Les gens ont des langues de diables.
- La clef de mon armoire, je l'ai perdue,
La clef de mon coffre est cassée;

Alc'houez ma baütik bihan,
Me hen karrie en kreiz ann tan !
'Nn aotro Bistigo, pa glewaz,
En un hachik vihan 'grogaz;

Et la clef de mon petit bahut,
Je voudrais la voir au milieu du feu !
Monsieur Bistigo, entendant cela,
Saisit une petite hache;

'N Un hachik pennek 'z eo kroget.
Ar bahut-bihaIl 'n euz torret;
Ar bahut-bihan 'n euz torret,
Ar bugel-koar hen euz kavet.

Il a saisi une hache à tête,
Et a mis en morceaux le petit bahut;
Il a mis en morceaux le petit bahut,
Et l'enfant de cire a été découvert.

Hen da retorn 'darre en ker,
Da glask jendarmed d'hi c'hommer.
...

Et aussitôt de retourner en ville,
Chercher les gendarmes pour prendre sa fille.
...


III
Kriz a galon nep na oelje
En Landreger nep a vije,
Welet pewar c'horf 'leskin en tan,
Ar c'hleïer o soon ho unan !

Dur eut été le cœur de celui qui n'eut pleuré,
Etant dans la ville de Tréguier,
En voyant quatre corps brûler dans le feu,
Pendant que les cloches sonnaient d'elles-mêmes !

'Nn aotro Bistigo 'oele tenn,
Hag a denne 'r bleo euz he benn,
'Welet he benheres 'leski,
Ha n'hen doa bugel nemet-hi !

Monsieur Bistigo pleurait dru,
Et s'arrachait les cheveux,
En voyant brûler sa penhérès,
Car il n'avait d'autre enfant qu'elle !


IV
Na mar karje Landregeriz
Alc'houeza kloz dor ho iliz,
Na vije ket ur bugel-koar
Bet badezet en skeud al loar !
Si voulaient les habitants de Tréguier
Tenir bien closes les portes de leur église,
Un enfant de cire n'y aurait pas
Eté baptisé au clair de la lune !






Illustrations



Discographie

retour


© Claude DEVRIES pour l'association Strobinet
mise à jour du 13 février 2001