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Tsiganes/Maramures, la recherche
de suprématie
A couteaux tirés
Loin d'être unitaire, la diaspora roumaine des villes françaises
règle sur
le terrain des conflits mal vécus : ancestrales animosités
anti-tsiganes et
inter-régionales. Deux communautés ont pris l'ascendant
sur les autres et
s'opposent violemment, les Tsiganes et les émigrés de
Maramures, région du
nord de la Roumanie.
Rien n'indique une même origine à ces deux populations
riches de cultures
ancestrales, ni dans le physique, ni dans le comportement. Autant les
Tsiganes arborent souvent moustaches épaisses et parfois barbes
sur une
peau mat, autant les Maramures se rapprochent d'un look slave, leur
permettant de se fondre sans difficulté dans les foules d'Europe
de
l'ouest. Autant les Tsiganes revendiquent une totale indépendance,
autant
les Maramures se mettront facilement sous la coupe d'un compatriote
introduit dans les circuits parallèles du pays d'accueil.
Tsiganes
Pourchassés, souvent martyrisés, les Tsiganes ont de tout
temps dû leur
survie à leur faculté d'adaptation et à leur mobilité.
En Roumanie, on les
rencontrera peu dans les régions les plus déshéritées
mais toujours en
conflit avec les populations locales. Ne leur reproche-t-on pas une
trop
grande connivence passée avec l'ancien régime Ceaucescu
et de s'être
enrichis de la pénurie d'alors via le marché noir ? Finie
la crainte
policière, la ranc¦ur, légitime ou non, s'exprime.
Pas plus que les autres, le monde Tsigane n'est uniforme. Il y a les
familles les plus aisées, issues le plus souvent des ghettos
des grandes
villes, que l'on retrouvera, femme et enfants tendant la main tandis
que le
père supervise. Il y a les familles les plus pauvres qui vendront
le
jo _ùurnal raciste "Le Réverbère" et maintenant
sa nouvelle mouture
"Europass". Analphabètes pour la plupart et ne connaissant a-fortiori
pas
un mot de français, exception faite de ceux appris par c¦ur
pour solliciter
la compassion, le contenu de la publication leur échappe. Ils
servent alors
d'alibi à répétition au directeur de la publication
à chaque fois qu'une
association antiraciste l'envoie devant les tribunaux.
En France comme ailleurs, chaque communauté tsigane, qui peut
regrouper
plusieurs centaines de personnes, est dirigée par un chef, le
Bulibasa.
C'est lui qui reversera un pourcentage des gains amassés à
"l'Empereur de
tous les Tsiganes du monde", un être frustre mais charismatique,
condamné
en 1993 à 3 ans de prison en Roumanie pour trafic de cuivre
volé. Une peine
qu'il n'a jamais effectué grâce, dit-on, à la discrète
protection de
l'ancien président Ilescu, maître d'¦uvre de la
fausse révolution roumaine.
Pas ingrats, les Tsiganes ont toujours voté à 90% pour
Ilescu.
Maramures
Cette région du nord de la Roumanie, à la frontière
de l'ex-URSS, cumule
les handicaps. Un paysage accidenté, un climat rude et un extrême
sous-développement économique. Les arbres seuls s'y épanouissent
avec
bonheur. Les autochtones sont reconnus parmi les meilleurs travailleurs
du
bois au monde. Tous menuisiers, mais pour qui et pour quoi ? Alors
on rêve
d'horizons lointains, faits de grosses voitures, hamburgers et sodas
comme
dans les récits à l'eau de rose des "revenants" de l'ouest.
Un sentiment
viscéral de communauté relie les Maramures, pour beaucoup
illettrés.
Châtains ou blonds, yeux bleus ou marrons, peau pâle, ils
ne se
différencient en rien d'un Auvergnat ou d'un Breton. De là
à imaginer
passer sans encombres à travers des contrôles, il n'y
avait qu'un pas que
quelques malins ont franchi pour eux.
A Paris, Vasile, 40 ans, a compris le profit à en tirer. Il
incite ses
compatriotes Maramures, toujours des mêmes petits villages où
il passe pour
celui qui a réussi, à venir le rejoindre. L'Eldorado
s'appelle
"l'Itinérant", un journal de rue. Après des jours de
voyage en conditions
précaires, à travers plusieurs frontières, les
clandestins roumains, déjà
dépouillés d'une bonne partie de leur pécule par
les passeurs, viendront
vendre le journal proposé par Vasile. Ils ne parlent pas un
mot de français
et suivent, yeux fermés, celui qui les a fait rêver. En
échange du reste de
leur éventuel magot, quelqu'un leur trouvera un sinistre abri
et une
adresse de complaisance indispensable pour aller retirer à la
préfecture un
dossier de demande d'asile. Ceux qui ne pourront pas payer donneront
de
leur force sur des chantiers au noir ou trouveront au coin de la rue
un
providentiel prêteur qui avancera la somme "due" contre remboursement
au
double ou au triple.
Le système "Itinérant" est simple : on vend le journal
à la porte des
supermarchés de la Capitale et de banlieue avec parfois une
complicité plus
ou moins grande des gérants, avec une prédilection pour
les "Franprix" et
les "Prisunic". Mais la place n'est pas gratuite. Il faut acheter le
droit
d'être là jusqu'à 4000 DM (13 000 ff) à
son prédécesseur assez enrichi ou
obligé de se cacher. Une transaction qui bien sûr ne peut
se faire qu'entre
Maramures, histoire de garder le parc de sites rentables. Sinon les
couteaux parleront.
La nouvelle guerre
Durant des années, les Tsiganes ont évité l'affrontement
avec les
Maramures. Quand l'un d'entre eux avait réussi à s'acheter
une place devant
une superette, pour peu que l'affaire soit florissante, il voyait débarquer
un beau jour un groupe de Maramu _jres expliquant sans vergogne
avoir
acquis le droit de vendre devant le magasin auprès d'un de leurs
proches.
La seule solution résidait dans l'abandon, la perte de l'investissement
et
la fuite. Les Maramures, agressifs en bande et portés après
le "travail"
sur les alcools forts, apprécient les joies de la bagarre et
des couteaux.
Mais depuis peu, les paramètres ont changé. Les Tsiganes,
excédés, ont
commencé à organiser la riposte et osent maintenant sortir
de leur
discrétion pour défendre leur "bien". A leur tour, ils
se rassemblent en
groupes occasionnels pour garder leurs territoires de vente et aller
à la
rencontre des spoliateurs.
Les interventions des forces de l'ordre se multiplient, dans le métro
en
particulier, pour tenter de séparer ces nouveaux protagonistes
et compter
les coups. Quelques heures après l'éventuelle interpellation,
Tsiganes et
Maramure s retrouvent la rue, sans soucis malgré
les fréquents faux
papiers made in Italy ou Spain, malgré les autorisations de
séjour
dépassées, ou les contenus de poches équivoques...
Il faut dire que la
Roumanie est une démocratie amie, excellente cliente, qu'il
ne faut pas
froisser et qui est si heureuse de voir ces querelles se dérouler
hors de
son territoire. Le lendemain, chaque communauté se répandra
à nouveau,
comme chaque jour, dans les rues de la ville pour vendre son journal
à
elle. Et gare aux concurrents !
© Yves Pouchard
La France, "hub" du clandestin
roumain
A saute-frontières
Schengen ou pas Schengen, douanes ou pas douanes, l'entrée sur
le
territoire français est un jeu d'enfant à en croire les
clandestins. Un
passage obligé avant de se choisir un pays d'accueil final ou
d'y rester
scotché à bout de ressources. De Roumanie vers la France,
2 grandes routes
ont la faveur.
Les Tsiganes préféreront une voie par le sud via l'Italie,
puis le train
jusqu'à Lyon ou Paris. En cas d'arrestation, la législ
_åation italienne
donne 15 jours de liberté sur son territoire avant de le quitter
; un délai
amplement suffisant pour une nouvelle tentative de passage clandestin
vers
la France. Les Roumains du nord et du centre apprécient
le détour par la
République Tchèque ou la Pologne, des pays pour lesquels
aucun visa n'est
exigé à l'entrée en France. Assis à l'arrière
de voitures d'amis ou surtout
de passeurs d'une de ces nations, on les croira, d'après leur
physique
ressemblant, compatriotes de leurs chauffeurs qui seront les seuls
éventuellement contrôlés à la frontière.
Plaque tournante européenne
Parfois et de plus en plus, la France n'est qu'une étape vers
d'autres
états considérés plus accueillants ou moins rigoristes
dans l'attribution
des droits d'asile. Contrairement aux Kurdes ou aux Turcs, les Roumains
sont modérément attirés par l'Allemagne. Pour
eux, au chapitre accueil, les
Pays-Bas bénéf _Åicient d'une bonne réputation.
Pour les papiers, la mode
est à la Grande-Bretagne et à l'Irlande. Une fois accepté
dans un de ces
pays, ce sont toutes les frontières de l'Europe qui s'ouvriront
légalement.
Ainsi durant le premier semestre 1997, la DICCELEC (ex Police de l'air
et
des frontières) a arrêté en plusieurs vagues une
petite centaine de
Roumains dans le port de Roscoff (Finistère). En famille et
accompagnés de
très nombreux enfants, ils voulaient embarquer sur le ferry
à destination
de l'Irlande. En leur possession, des passeports volés en Italie
pour
certains, de faux passeports espagnols achetés à Madrid
15 000 pesetas (600
ff) pour les autres.
Des trafics lucratifs
Ce désir de voyage a suscité des vocations. A Paris, une
Roumaine de belle
prestance, Florica, mariée à un Français, propose
l'aller simple vers
l'Angleterre à bord de sa voiture pour 1 500 ff par personne.
P ar
prudence, elle n'embarque que 2 passagers à la fois mais effectue
plusieurs
navettes par semaine. De l'autre côté de la Manche, elle
dépose les
clandestins devant le premier "Home Office", équivalent de l'OFPRA.
Ils
n'ont plus qu'à faire leur demande d'asile. Ce n'est pas tout
: sous
couvert d'une association humanitaire, elle convoie en Roumanie des
"colis"
d'aide, donc exonérés de taxes douanières. Il
s'agit en fait d'objets
achetés ou volés en France que les émigrés
envoient à l'abri pour plus tard
ou pour donner un coup de main à leurs proches. Pour le retour
vers la
France, les camions transportent discrètement 10 à 15
personnes, le plus
souvent les femmes, enfants ou cousins, pour chacun desquels celui
déjà
dans l'Hexagone aura payé d'avance de 800 à
1 000 DM. Du regroupement
familial version débrouille...
Les contrebandiers pyrénéens, eux, n'ont pas voulu manquer
une opportunité
de diversification. Les rares camions interceptés par la Douane
française
relèvent de l'inventaire à la Prévert : des cigarettes,
du haschisch, de la
cocaïne, des alcools de marque, un Roumain... Le détour
se fait par le
Maghreb avec lequel la Roumanie a entretenu des relations serrées
du temps
du bloc de l'est. Une remontée de toute l'Espagne et un passage
de
frontière, entre les cartons, se négocie 2 à 3
000 ff.
Du côté de Dunkerque et Calais, ce sont des Français
voisins du port qui
font monter par petits groupes les Roumains dans les remorques des
camions
en attente d'embarquement pour l'Angleterre, le plus souvent à
l'insu des
chauffeurs endormis. Ces généreux riverains prennent
600 ff par personne.
Des trafics humains fort lucratifs et connus de tous... sauf des autorités
concernées ?
© Yves Pouchard
Paris et Lyon, métropoles
roumaines
Le pavé pour l'amarre
Les lumières des grandes villes de l'ouest font rêver dans
les campagnes
roumaines. Mais la désillusion sera à la hauteur pour
le nouvel arrivant.
Précarité et petites magouilles constituent le lot quotidien,
à Paris comme
à Lyon, lieux de concentration mais pas de solidarité.
Point de chute classique de l'imigré en provenance de Roumanie,
la Gare de
Lyon à Paris bruisse d'arrangements discrets. Les "prestataires
de
services" y attendent le client, pigeon en puissance. Un toit ? un
petit
travail ? une domiciliation bidon ? des adresses d'associations caritatives
? de la nourriture, des vêtements ? tout s'achète et tout
se vend, au prix
fort si possible. Comment ne pas faire confiance à celui-là
qui vous aborde
dans la langue maternelle ! Les poli _ ciers de surveillance
ne remarquent
rien et se contentent de demander de bouger à celui qui sera
resté un peu
trop longtemps assis à la même place. "On ne comprend
même pas ce qu'ils
disent, alors tant qu'ils n'y a pas de ramdam..."
La Gare du Nord est aussi un drugstore à ciel ouvert. Juste
en face de
l'entrée principale, de l'autre côté de la rue,
des groupes de 2 ou 3
Roumains stationnent durant des heures. Il y a les hommes de 20 à
30 ans
qui se prostituent pour des prestations de 100 à 300 ff. Il
y a les
revendeurs de butins de cambriolages de boutiques. Le regard est attiré
par
les survêtements Addidas et les paires de Nike flambant neuves
qu'arborent
certains comme s'ils étaient des vitrines vivantes. On trouve
de l'or, des
bagues à 6 grammes avec pi erre pour 300 ff. Et puis de
l'épicerie : le
lot de 2 paquets de 250g. de "café Grand-mère" se vend
ce jour-là 7 f 50.
Une vraie promotion ! Enfin, là aussi, l'on dénichera
celui qui connait
quelqu'un qui connait quelqu'un qui connait peut-être une filière
pour
ramener sa femme ou obtenir un passeport à 1 000 ff : "reviens
demain avec
l'argent, on te dira comment faire."
40 arrivées par semaine
A Lyon, c'est la concentration de nouveaux arrivants qui inquiète.
Après
une première vague de forte immigration en 1995, la capitale
des Gaules
connaît depuis septembre 1997 un afflux supplémentaire.
On estime à 40 le
chiffre de ressortissants roumains y parvenant chaque semaine. Les
demandes
d'asile se comptent par centaines à la préfecture du
Rhône. Le procureur de
la République a choisi de réagir en nommant un juge d'instruction
pour
enquêter sur les filières d'immigration clandestine.
Arrivés à Lyon, la
vie de ces Roumains, en majorité Tsiganes, n'est pas pour autant
rose :
hébergement dans des squatts insalubres, malnutrition, racket...
et
déplacement d'office par les autorités dans d'autres
villes environnantes.
Les Lyonnais non plus ne sont guère enchantés et le font
savoir à leurs
élus. Éc¦urés, beaucoup se "vengent" par
amalgame en rabrouant sèchement
tous les vendeurs de journaux de rue, pourtant ici en grande partie
français et en situation régulière comme à
Macadam. Le malheur des uns
ferait donc le malheur des autres ?
Malgré des difficultés semblables de survie et de reconnaissance,
la
solidarité entre Roumains immigrés ne s'est pas développée
non plus. Le
chacun pour soi ou pour sa communauté règne sans faille.
La création d'un
"Chinatown" roumain n'est pas pour demain.
Copyright Yves Pouchard
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