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DE X-FILES A LA SECTE :
LA RECHERCHE D'UNE AUTRE VERITE
Que représente la pensée magique pour les jeunes
? Cet article attire l'attention sur la séduction exercé
par les thèmes relevant du paranormal sur les jeunes. Derrière
la croyance aux extraterrestres ou aux parasciences se cachent des attentes
précises participant d'une véritable démarche contre-culturelle.
Favorisée par la période charnière de l'adolescence,
la recherche d'une autre vérité à travers le paranormal
se poursuit parfois chez les jeunes adultes par l'adhésion sectaire.
Une démarche que n'inspire pas le seul sentiment religieux mais
qu'explique aussi un rapport au monde nourri de la contre-culture
évoquée ci-dessus.
Si l’on constate, au vu de chiffres récents , que les grandes
religions attirent de moins en moins de jeunes, il apparaît que leurs
quêtes « spirituelles » s’orientent, plus que chez les
adultes, vers les phénomènes dits paranormaux. Cette enquête,
mettant en parallèle les croyances des 18/24 ans avec celles
de leurs aînés, aboutit à des chiffres démontrant
une constante différence entre le choix de ces jeunes par rapport
à l’ensemble de la population française.
Ainsi, 28% des 18/24 ans accordent un total crédit
à la filiation directe de Jésus-Christ et de Dieu (contre
34% de l’ensemble des Français), 18% adhèrent à
l’idée de sa résurrection (contre 29%) et 15% à
celle de la résurrection des morts (contre 21%).
Les pourcentages s’inversent lorsqu’il s’agit de croyances plus
proches du para-religieux. 49% des ces mêmes 18/24 ans déclarent
croire à la communication avec les morts contre 37% de l’ensemble
des personnes sondées, 46% croient aux tables tournantes
(contre 31%), 61% à la sorcellerie (contre 41%), 74% à
la transmission de pensée (contre 71%), 63% aux extraterrestres
(contre 39%), 60% à la voyance (contre 46%), et enfin 67%
croient en l’astrologie contre 60% de l'ensemble des Français
sondés.
Enfin, il semble que plus que la notion de religieux, ce soit
un ésotérisme peu défini mais ressenti comme réconfortant
qui attire la population des 18/24 ans. 53% d’entre eux déclarent
d’ailleurs avoir été en contact avec quelque chose de surnaturel
contre 35% de l’ensemble de l’échantillon.
Il n'est pas innocent que les études menées sur
les croyances des jeunes révèlent un engouement pour les
matières de l'occulte (tables tournantes, divination, etc. ) en
général et les parasciences (parapsychologie, étude
des ovnis, etc.) en particulier, contre-balançant la méfiance
manifestée envers les religions établies. Cette tendance
possède une logique interne qu'il serait vain de vouloir expliquer
par les seules « rêveries adolescentes ». Bien plus que
cela, l'attrait pour ce que nous désignerons désormais sous
l'appellation « paranormal », participe d'une recherche évidente
de contre-culture. Une recherche ne relevant donc pas simplement du religieux,
mais aussi de la philosophie, de la science ou de la politique.
Le culte X-Files
Aussi vulgaire puisse-t-il paraître de prime abord, la
« série-culte » X files constitue un sujet d'étude
non négligeable dans le cadre qui nous préoccupe. Le terme
« culte » s'appuie sur quelques chiffres : la série
télévisée américaine — que diffusait récemment
la chaîne M6 le samedi soir — était suivie par quatre millions
de télespectateurs, dont un adolescent sur deux présents
devant leur poste de télévision. Le culte X-Files, c'est
aussi un florissant marché de produits dérivés : revues,
livres, disques, posters, etc. C'est enfin une omni-présence médiatique,
les « fans » n'ignorant rien du parcours ou de la vie sexuelle
des acteurs principaux, traqués par les journalistes à l'instar
des plus grandes stars du show bussiness. Surtout, on constate une adhésion
réelle des jeunes télespectateurs aux thèses développées
par les scénaristes.
Quelles raisons à ce succès ? Les scénarios
d'X-Files comportent de nombreuses clées qui sont autant de clin
d'oeils aux aficionados. Fox Mulder et Dana Scully, deux agents du FBI
chargés par leur direction des « enquêtes spéciales
», sont confrontés à une multitude de phénomènes
paranormaux. Bien qu'amassant les preuves de la véracité
de ces phénomènes, les deux agents ne sont guère écoutés
par leur hiérarchie... Le propos est classique. C'est pourtant sous
ce prétexte que la série va distiller, épisode après
épisode, son message : « la vérité est ailleurs
» — sous-titre inscrit au générique. La vérité
dont nous parle X-files concerne la conception même du monde qui
est le notre. Il ne s'agit pas simplement d'argumenter en faveur de l'existence
des phénomènes paranormaux, mais de démontrer que
cette dernière est soigneusement cachée au public par un
accord tacite des diverses autorités établies. Pour ce faire,
les scénaristes en appellent systématiquent à des
faits divers ayant deffrayé la chronique. L'écrasement allégué
d'une soucoupe volante dans le désert du Nouveau-Mexique en 1947,
un virus mortel échappé d'un laboratoire de recherche militaire,
un tueur en série agissant sur ordre du Diable en personne, ce sont
quelques-uns des dossiers sur lesquels les agents Mulder et Scully appuient
leurs démonstrations. Que ces événements nous ramènent
aux domaines de la rumeur, de la désinformation ou de la psychiatrie
ne change rien au fait qu'ils ont, en leur temps, tous été
donnés pour véridiques par les médias. En mélangeant
ainsi le « vrai » à des éléments, eux,
purement romanesques, X-Files cré une réalité en trompe
l'oeil.
La presse adolescente amplifie encore le phénomène,
présentant volontiers la série comme « construite pour
une bonne partie d'après des faits réels. » Dans les
magazines pour jeunes filles, on peut lire des témoignages appeurés,
comme celui de Carine, 14 ans : « Moi j'ai peur (...) des extraterrestres,
j'ai peur la nuit, dans mon lit, quand je repense aux images de la série
et quand je me dis que, tout ça, ça peut très bien
exister, pourquoi pas ? » . Et les rédacteurs de ces publications
de préciser que les « dossiers X » du FBI, qu'ils concernent
les extraterrestres ou les esprits frappeurs, existent bien.
L'adhésion massive des jeunes à cette réalité
en trompe l'oeil évoquée plus haut doit nous interroger.
La culture adolescente se caractérise plus souvent par l'opposition
que par l'adhésion. Le monde des adultes, regardé avec suspicion,
est séveremment jugé quand à ses manquements. Sur
cette base, les organisations sociales de type marginales ou utopistes
seront considérées avec compréhension, voire sympathie.
Dans sa forme ultime, ce rejet de la société — quand il est
combiné à des aspirations alternatives — peut conduire, entre
autres, sur les chemins du sectarisme. Mais avant cela, le jeune rencontrera
une autre étappe que la série X-Files illustre au mieux.
La contre-culture du paranormal permet en effet un rejet tous azimut par
l'affirmation d'un mensonge généralisé des autoritées
établies quand à la nature du monde. Le risque de dérappage
paranoïaque est patent. On ne s'étonnera donc pas de la récente
récupération de la thématique X-Files par le Front
Nationale de la Jeunesse (FNJ), à travers ses tracts distribués
dans les lycées . Pour Jean-Marie Le Pen aussi, la vérité
est ailleurs. Si tous les jeunes « fans » d'X-Files ne vont
évidemment pas grossir les rangs du FNJ, le parrallèle entre
le complot qu'évoque la série et celui dont nous parle le
Front National (FN) n'en reste pas moins évident.
La vérité assénée par X-Files est
simple : qu'il s'agisse des extraterrestres ou de satan, des forces obscurent
agissent ici-bas. L'acceptation de ce qui précède, le plus
souvent, débouchera sur des activités à caractère
ludique : recherche d'une littérature spécialisée,
création de petits cercles de réflexion, séances de
spiritisme entre copains, ballades nocturnes dans l'espoir d'appercevoir
une soucoupe volante, etc. Le tout accompagné d'un discours
plus ou moins anti-social impliquant les autorités religieuses,
politiques et scientifiques, toutes accusées de vouloir conserver
leur pouvoir — qui, la vérité dite, ne manquerait pas de
voller en éclat — au prix du silence. Avec, toujours, en filigrane,
la perspective d'un monde meilleur empêché d'éclore
par le complot de ceux qui savent mais se taisent. Au prix d'un investissement
minimal, le paranormal sert alors d'exutoire passagé aux révoltes
et aux interrogations de l'adolescence. C'est dû moins ce que nous
avons constaté au contact des lycéens à l'occasion
de nombreuses conférences sur le phénomène sectaire
données en millieu scolaire. Mais il se peut aussi que l'acceptation
de la vérité venue d'ailleurs débouche sur des comportements
plus radicaux.
Fonctions des croyances paranormales chez les jeunes
L'enquête de terrain débouche parfois sur des parcours
révélateurs en matière de fonction de la croyance.
C'est le cas de Y., dont nous avons suivi l'évolution depuis quatorze
ans jusqu'à sa majorité. Fils d'un marin-pêcheur breton
et d'une mère au foyer, Y. est en situation d'échec scolaire
et termine sa scolarité dans une classe « aménagée
». L'adolescent va être marqué par la lecture d'une
bande dessinée relatant la vie — à commencer par l'enfance
comme il se doit — d'un homme choisi par les extraterrestres pour sauver
la race humaine au jour de l'Apocalypse. Rapidement, Y. s'identifie
au personnage du récit et tente d'en tirer profit au sein de son
milieu famillial. Il s'agit, entre autre, de retrouver une place privilégiée
auprès de sa mère, laquelle consacre beaucoup d'attention
à la soeur cadette de Y. L'échec est cuisant, le niveau socio-culturel
du ménage ne permettant aucune discussion métaphysique. L'adolescent
va pourtant réussir à capter l'attention d'autres adultes
de sa région, regroupés au sein d'une association consacrée
à l'attente des extraterrestres . Ceux-là, dont les contacts
avec des créatures d'outre-espace constituent le pain quotidien
ne se montrent nullement choqués des prétentions de Y. à
incarner le futur messi. Mieux, il voient en lui un biais utile à
la diffusion de leur message, également apocalyptique. La revue
de l'association est donc mise à profit pour publier le «
témoignage » de Y., par ailleurs enregistré et diffusé
sur une station de radio locale. Tout va alors changer.
Y. a atteint son but. Comme en rêverait beaucoup d'adolescents
de son âge, il parle à la radio, voit ses propos reproduit
dans un journal. Bientôt, après avoir fréquemment tenu
le rôle de souffre douleur, il inspire une peur mâtinée
de respect à ses camarades de classe. Chez lui, sa mère s'est
peu à peu laissée convaincre du statut particulier de son
fils. Elle va en tirer profit dans un conflit déjà ancien
qui l'oppose à son mari, lui qui ne veut toujours rien savoir de
la nature quasi-divine de son fils. Profitant des absences du père
inhérentes à sa profession, la mère accède
finalement à la principale demande de son fils et le retire de l'école.
Ensemble, ils vont pouvoir désormais se consacrer entièrement
au message extraterrestre. La soeur d'Y. est délaissée au
profit de son frère. Plus l'adolescent obtient les concessions recherchées
et plus il lui faut radicaliser son discours. Il dit maintenant communiquer
par écriture automatique avec, bien sûr, les extraterrestres,
mais également divers personnages célèbres décédés.
Le délire à deux qui s'installera au fil des années
entre Y. et sa mère — et dont celle-ci sera la principale victime
— déborde largement le cadre de cet article. La dernière
année séparant Y. de sa majorité est cependant révélatrice
du systême mis en place. La mère a gravement endetté
le ménage sur la promesse d'un gain au Loto prophétisé
par son fils. Alertés par la situation irrégulière
d'Y. vis-à-vis de l'obligation scolaire, la famille a dû faire
face aux travailleurs sociaux. La menace d'une mesure de placement concernant
la soeur d'Y. n'est pas écartée quand celui-ci atteint ses
dix-huit ans. Désireux de voler de ses propres ailes il va s'établir
comme voyant et tenir boutique, ne montrant plus qu'un intérêt
très limité pour les extraterrestres.
Le cas peut bien être jugé extrême, il n'en
indique pas moins une piste : les croyances des adolescents, dans leurs
aspects les plus radicaux, sont souvent intimement liées aux intérêts
immédiats qu'ils en retirent. Les récentes affaires françaises
mettant en scènes des jeunes garçons et filles se réclamant
d'un « satanisme » sur lequel il convient de se pencher plus
avant le démontre également. La profanation du cimetière
de Toulon par quatre jeunes gens âgés de dix-sept à
vingt ans, en juin 1996, a remis au goût du jour la notion d'«
acte sataniques ». S'il s'agit en cela dévoquer simplement
les comportements d'individus se réclamant de satan, l'expression
est acceptable. Il n'en va pas de même si l'on entend lier ce type
de profanation à ce que représente le satanisme d'un point
de vue théologique. Constitué de mouvements sectaires d'ampleur
internationale, comme L'Eglise de Satan de l'Américain Anton La
Vey, il est un courant satanique possèdant des rituels précis
et des références historiques non moins précises.
Toutes choses absentes chez les profanateurs de Toulon, comme dans la plupart
des micro-groupes — générallement constitués de jeunes
adultes de moins de vingt-cinq ans — pratiquant un « satanisme sauvage
» en marge des mouvements d'envergure. A en croire la déposition
d'Emilie, l'une des jeunes profanatrices, devant les policiers Toulonnais,
il n'est pas certain que celle-ci connaisse seulement la différence
entre satanistes et lucifériens. Les uns est les autres ne font
pourtant pas bon ménage, les premiers reconnaissant l'existence
du Dieu des chrétiens auquel ils s'opposent, les seconds affirmant
qu'il n'est qu'une divinité : Lucifer. A Toulon, on avait pour toutes
références quelques bouquins ésotériques bon
marchés et, sans doute, le cinéma d'horreur.
Les témoignages recueillis dans l'entourage des quatres
jeunes immédiatement après les faits font états d'actes
sexuels violents et blasphématoires précédemment accomplis
dans des cimetières par les deux filles du groupe . On évoquera
par ailleurs des photos les représentant en sous-vêtements,
allongées sur des tombes, le visage maquillée de blanc .
Il n'est sans doute pas trop fort de parler ici d'une jouissance par la
transgression de l'interdit. A l'évidence, bien plus que d'une foi
en satan, les blasphèmes des deux adolescentes — par ailleurs de
bonne famille — participaient d'une démarche fortement connotée
sexuellement. Un accomplissement, en quelque sorte, inenvisageable en dehors
du cadre « satanique ».
L'adhésion sectaire
Tant dans l'histoire d'Y. que dans celle des profanateurs de Toulon,
les protagonistes ont flirté avec le sectarisme, sans pour autant
franchir clairement le pas de l'adhésion au mouvement sectaire ou
de la constitution de ce dernier. Les mineurs doivent d'ailleurs être
exclus du chapitre que nous entamons à présent, l'adhésion
à une secte n'étant que rarement librement consentie avant
la majorité. Exclus également, les jeunes adultes qui, en
raison de l'engagement de leurs parents, n'ont à dix huit ans d'autres
souvenirs que ceux d'une vie passée à l'intérieur
de la secte. Ce problème, nouveau, a été soulevé
par le psychiatre Jean-Marie Abgrall et ne concerne pas le présent
article .
L'adhésion sectaire des jeunes adultes va souvent résulter,
non pas d'une démarche en rapport avec la foi et dont les intéressés
seraient les acteurs conscients, mais d'une escroquerie intellectuelle
dont ils sont les victimes. A l'origine de l'adhésion, nous trouvons
certe une croyance, mais dont l'objet n'est pas le même selon que
l'on se place du côté du jeune ou de la secte. Pour preuve,
les moyens mis en oeuvre par les mouvements sectaires afin d'âpater
ceux qui leur apparaissent comme des proies faciles. Ainsi, le déficit
de culture générale de certains jeunes sera systématiquement
mis à profit. Un exemple marquant nous est donné par les
célèbres dévots de Krishna dont le mouvement attira
nombre de jeunes dans les années soixante dix. Aux parents inquiets,
il était alors inlassablement répété que l'Association
Internationale pour la Conscience de Krishna (AICK) ne représentait
rien de moins que la religion des Indous (sic), laquelle n'était
pas en soi plus inquiétante ou condamnable que les cultes chrétiens
pratiqués en Europe. Dans le même ordre d'idée, pourquoi
ne pas présenter l'Association des Témoins de Jéhovah
à de jeunes indiens comme « la religion des Européens
» ? Le raccourci trompeur n'échappera à personne.
La croyance motivant l'adhésion des jeunes
ne participe pas toujours du religieux et l'escroquerie intellectuelle
de la secte peut relever du domaine scientifique ou para-scientifique.
L'histoire de S. est éloquente . La jeune fille est âgée
d'une vingtaine d'année quand elle décide d'entamer une psychanalyse
au terme d'un adolescence marquée par un conflit familial opposant
père et mère. L'arsenal déployé par son psychothérapeute
la convainc rapidement du bien fondé de sa démarche : analyse
des rêves et « rêves éveillés »,
étude multi-générationelle des comportements familliaux,
rien n'est laissé au hasard. A son entourage, S. parle des avancées
de sa « psychanalyse » et de l'aide que lui apporte son «
psychanalyste ». Puis elle ne parle plus. Elle disparait. Sa psychothérapie
a révélé un souvenir jusque-là occulté,
le viol de S. par son père en l'occurence. Si elle n'en avait aucun
souvenir, cette découverte, lui dit-on, apportera mieux être
et équilibre.
C'est ici affaire de vide juridique. On le sait, le terme «
psychothérapeute » n'est pas légalement protégé
en France. Tout un chacun peut demain visser sur sa porte une plaque de
cuivre portant la mention « psychothérapeute - sur rendez-vous
». Pour peu que ledit psychothérapeute s'acquitte des cotisations
sociales inhérentes à l'exercice de toute profession libérale,
il ne sera passible d'aucune poursuite. En dehors de la médecine
et de ses psychiatres, exception faite des psychologues diplômés
de l'université, hormi les psychanalystes affiliés à
l'une des trois sociétés de psychanalyse françaises,
il est donc un autre type de « psys », auto-proclamés
ceux-là, usant volontier du libre vocable de « psychothérapeute
». Et parmi eux se cachent les gourous. S., persuadée d'avoir
affaire à un psychanalyste s'est en fait livrée à
un mystique, lequel, ne possédant aucun diplôme en matière
de sciences sociales, agit au sein d'une organisation désignée
comme « mouvement sectaire » par la Commission d'enquête
parlementaire sur les sectes en France . S. n'est pas un cas isolé.
D'autres jeunes adultes romperont de même avec leur famille suite
à une telle « psychothérapie », pratiquée
dans le même cadre pseudo-thérapeutique.
Une prétendue psychanalyse comme masque sectaire,
c'est ce que l'on constate quand aux analyses patientes respectant la règle
de « neutralité bienveillante » sont substituées
des « thérapies » éclairs relevant des parasciences
— générallement inspirées des techniques de «
développement personnel » du nouvel âge — dont le seul
but est le contrôl du patient destiné à devenir adepte.
De fait, S., comme bien d'autres, ont fait les frais d'une méthode
utilisant une forme d'hypnose réputée faire remonter à
la conscience des souvenirs jusque-là enfouis au plus profond de
la mémoire pour cause de traumatisme (sic). Une méthode largement
répandue outre-Atlantique où elle a déja fait l'objet
de vives critiques de la part les instances médicales concernées
. Coupée de ses prôches par un déménagement
conseillé et un jeu complexe de réexpédition du courrier,
S. n'en continuera pas moins de solliciter financièrement sa famille.
C'est que, pour mieux singer la psychanalyse, les séances s'avèrent
coûteuses, leur réglement restant garant de l'engagement du
patient. En quelques années, S. deviendra d'un point de vue psychologique,
entièrement dépendante de son pseudo-thérapeute et
collaborera finalement à son organisation.
C'est bien l'absence de recul face au domaine de la psychanalyse
qui est à la base de l'engagement de S. Pour recruter les jeunes
adultes, les sectes ne jouent pas seulement de leur manque de culture générale
mais aussi de leurs aspirations humanistes. L’association Humana France
a été déclarée à Marseille le 21 janvier
1987. Affiliée à Humana International dont le siège
se trouve aux Pays-Bas, elle est liée à Tvind of Denmark,
une ONG danoise elle-même émanation de l’Université
populaire itinérante de Tvind. En janvier 1996, Humana France/Tvind
a été classée en tant que « mouvement sectaire
» par la Commission d'enquête parlementaire présidée
par Alain Gest . Entre-temps, Humana France/Tvind avait eu le temps de
se positionner face aux attentes des adolescents rendus « disponibles
» par leur majorité.
Le point de départ de cette vaste organisation internationale
a été la création en 1970, au Danemark, d’une école
pour enfants défavorisés. L’initiateur de cette démarche,
le Danois Andy Petterson, est décrit comme un personnage charismatique,
doctrinaire, à la poursuite d’un monde nouveau où règnerait
le Bien et dirigé par une élite issue des écoles Tvind.
A l’origine de la démarche donc, un vaste projet social, tout d’abord
à l’échelle d’un pays, et s’étendant peu à
peu au monde entier sous la forme d’aide humanitaire.
Dans les faits, Humana France propose aux jeunes de dix-huit
ans — mais aussi à des mineurs — de séjourner une année
à l’Internat européen Tvind of Denmark. Le but étant,
à l’issue de cette plongée dans l’idéologie de Tvind,
de voir ces jeunes se porter volontaires en quasi-bénévolat
(pas de couverture sociale, pas de remboursement des frais de voyages)
dans les entreprises et organisations satellites de Tvind en Europe et
en Afrique. L’ONG Tvind, d'après ses contradicteurs, s'est
révèlée comme un entrelacs d’intérêts
économiques extrêmement rentables installés dans les
pays du Tiers-Monde, utilisant tant la main-d’oeuvre locale à bon
marché que son jeune personnel. En France, Humana se livre principalement
à des collectes diverses, livres, vêtements, linge de maison
etc . Ce mouvement n'est qu'un exemple d'organisation réputée
sectaire recrutant chez les jeunes par le biais d'une idéologie
humanitaire. On pourrait citer de même le Parti Humaniste, bien plus
préoccupé de transformer psychologiquement ses adhérents
selon les préceptes de son gourou Silo, que de changer la société.
Ces deux mouvements dénottent chez leurs jeunes recrues une absence
totale de recul face aux concepts d'aide humanitaire ou de parti politique.
Jésus transfiguré
On comprend sans peine les déficits culturels ou les motivations
humanistes qui en marge de la croyance religieuse peuvent pousser les jeunes
vers la secte. On ne saurait pour autant écarter le facteur religieux,
lequel sera d'autant plus important dans l'adhésion du jeune à
un groupe problématique que ce dernier s'appuiera sur des bases
chrétiennes, d'aucuns les jugeant rassurantes. Certains mouvements
issus du Renouveau Charismatique ont été mis ces derniers
temps sur la selette par d'anciens de leurs membres . Que l'on considère
ou non être ici en présence d'activités sectaires,
le fonctionnement de ces mouvements illustre au mieux la façon dont
des structures refermées sur elles-mêmes, et a priori fort
peu attractives, réussissent à attirer des jeunes gens par
le biais d'un christianisme transfiguré. Le sondage présenté
en début d'article prend alors tout son sens. Jésus et le
parnormal, tel est le modus operandi de ces communautés ou intersignes,
glossolalie et miracles en tous genres sont allégués.
Il s'agit d'une double séduction. D'une part, le groupe
offre le cadre rassurant et institutionnalisé de la religion catholique,
écartant de fait bon nombre d'interrogations ou de suspicions. Mais
d'autre part, il prône un retour aux sources du christiannisme qui
le place rapidement en dehors des limites trop étroites de ce même
cadre. Pour les fidèles les « résultats » sont
immédiats. La prière, à grand renfort de gestes et
de comportement démonstratifs, favorisera des vêcus voire
des expériences mystiques sans commune mesure avec le sentiment
religieux animant des offices classiques. De plus, le charisme d'un chef
conduisant sa communauté selon les voies de l'illuminisme, ne laisse
que peu de place au doute et à la critique. Les « phénomènes
» qui vont alors apparaître démontrent l'attente d'un
extraordinaire qui, à l'évidence, ne se rencontre pas dans
une église traditionnelle.
Ce fut le cas au sein de La Famille de Nazareth après,
comme l'a écrit l'un de ses anciens membres, que « l'Esprit
fit savoir qu'il était de "retour" avec ses "miracles" » .
Quels étaient ces miracles ? On vit les prières ponctuées
de diverses manifestations — crises de rires ou des larmes, vomissemments
et même « chants en langues » — interprétées
comme autant de signes de la présence de L'Esprit-Saint. Il n'est
pas inutile de rappeler ici l'analyse faite par Abgrall de l'hystérie
collective dans les mouvements sectaires : « L'hystérie collective
est une explosion incontrôlée des pulsions libidinales. Les
scènes de possession en consti-tuent l'exemple le plus typique.
L'hystérie d'un individu peut se propager au groupe entier: la crise
de " posses-sion " passe pour être une manifestation de l'au-delà;
dès lors, le supranornal devient accessible à tous, et l'ensemble
des adeptes se sent en mesure de réaliser l'union avec l' "émetteur
de messages", le médium, le channel - bref l'hystérique le
plus accompli, promu au rang de modèle.»
La Famille de Nazareth, groupe d'étude biblique, devenu
communauté charismatique en 1972 attira aussi des centaines de jeunes
par un christianisme évolutif, générateur d'interrogations
concrêtes sur des sujets tels la maladie ou la communication. Aux
questions soulevées par ses groupes de travail aux allures scientifiques
— comme la Société Interdisciplinaire de Recherche et d'
Information sur la Maladie (SIRIM) ou son équivalent en matière
de communication (SIRIC) —, la Famille de Nazareth proposa finalement des
solutions relevant du paranormal à travers notemment une étude
intitulée « Mécanisme et utilisation du cerveau sur
un mode parapsychologique » . C'est en toute logique que le groupe
évoluera vers le schisme avec l'Eglise pour proclammer finalement
son athéisme. Une transformation absolue, radicale, motivée
par les fluctuations psychologiques du chef , lesquelles amèneront
la communauté à le déposer puis à éclater.
Ce n'est pas un hasard si la fin de l'« aventure » coincide
peu ou prou avec la disparition du cadre catholique, indissociable pour
les jeunes de la Famille de Nazareth de leur engagement, fut il sectaire.
Profil psychologique du jeune adepte
Divers spécialistes se sont penchés sur la victimologie
sectaire. Une partie de leurs études intéresse directement
notre sujet. Selon Abgrall, la secte constitue un « abri contre l'agression
et une forme de réponse à la demande sociale d'autonomie
qui apparait à partir de l'adolescence. » C'est un passage
dont il est ici question. La famille, structurte protectrice devenue inadaptée
pour cause de conflits ou autres, va céder la place à la
structure sectaire. Abgrall propose trois constatations face à ce
passage :
« - Il existe chez l'adepte une difficulté à
accéder au statut d'adulte social; l'adeptat représente un
substitut plus aisé à atteindre;
« - L'hyperémotivité et l'hypersensibilité
du sujet sont des facteurs nettement favorisants;
« - Les jeunes dépressifs vivant avec un sentiment
dinadéquation, voire de révolte, sont des proies fré-quemment
désignées. Ils se sentent seuls, rejetés et
tristes. »
Les constatations d'Abgrall sur l'importance de la dépression
dans l'adhésion sectaire rejoignent celles de Galanter selon
qui la population « dépressive » représente 60%
des sujets sectarisés. La recherche de stabilité sera donc
particulièrement importante. Face à une structure familiale
perturbée (divorce, maladie, chômage, etc.), la secte va apparaître
comme facteur d'équilibre.
Un sondage effectué en 1991 auprès des étudiants
de l'Université de Nancy 2 confirme l'ensemble des constatations
précédentes. Il peut se présenter comme suit : 1.
La majorité des jeunes candidats à la secte présente
des symptômes dépressifs. 2. L'adhésion sectaire est
affaire de sentiment religieux — et donc motivée par une foi au
sens premier du terme — quasi-uniquement chez les jeunes catholiques pratiquants.
3. L'adhésion sectaire concerne, en majorité, des jeunes
préoccupés d'idéaux humanistes et incapables d'établir
une différence entre sciences et parasciences.
C'est 14,6% des sondés (soit 278 sur 1908) qui ont répondu
par l'affirmative à la question suivante : « Seriez-vous éventuellement
tentés d'entrer dans un groupe de recherche spirituelle qui proposerait
quelques réponses à vos questions ? » Leurs points
communs : se sentir, plus que la moyenne, mal dans leur corps ou «
dans leur peau ». Pareillement, ils se disent facilement sujets au
cafard, à l'isolement et aux idées morbides. Sur ces 278
étudiants, un premier groupe formant une majorité relative
est composé de catholiques pratiquants. Un deuxième groupe
concerne lui des « pratiquants occasionnels » s'avouant en
fait bien plus préoccupés « d'idéal humain »
que d'idéal religieux. Enfin, un troisième groupe se caractérise
par un athéisme combiné à de grandes interrogations
existentielles et une certitude largement partagée selon laquelle
certaines parasciences constituent de simples prolongements des sciences
officielles. L'adition des deuxième et troisième groupes
nous donnent donc une majorité absolue pouvant être considérée
comme a-religieuse .
De fait, on rencontre peu de jeunes touchés par la grâce
d'un Gilbert Bourdin, « messi cosmo-planétaire » de
la secte du Mandarom, alors qu'il son légions tentés par
l'expérience pseudo-psychanalytique de la Scientologie. En
cela, la relation des jeunes à la secte diffère grandement
de ce qu'elle fut dans les années soixante dix.
© Renaud Marhic, 1997
Article publié dans Agora débats/jeunesse n°9,
L'Harmattan, 3ème trimestre 1997
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