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LE KGB EN FRANCE : ENTRE INFO OU INTOX
Par Roger Faligot
Dimanche Ouest France - 19 septembre 1999
Un nouveau livre sur l'espionnage a fait l'effet d'une bombe en Angleterre
cette semaine, en révélant des opérations
du service secret de l'ex-URSS en Occident. Selon Christopher Andrew,
professeur d'histoire à Cambridge, son coauteur, le Russe Vassili
Mitrokhine, a fui l'URSS avec des fragments d'archives de l'ex-KGB. Ils
auraient permis de mesurer l'étendue de l'infiltration de ce service
à l'Ouest. Muni d'une nouvelle identité en Angleterre,
Mitrokhine a aidé le service secret anglais, MI 6, à remonter
des filières de la guerre froide. Ses fiches, sur les agents d'influence
et de renseignement recrutés à l'Ouest ont été
livrées au professeur Andrew et lui ont permis de constituer ce
livre explosif : Les archives Mitrokhine.
Plutôt grâtinées, les vingt pages - sur un millier
- concernant la France !
Évoquant une cinquantaine d'agents actifs dans les années
70, y sont visés des membres de partis politiques, des services
secrets français ou des médias de premier plan.
Toutefois, les milieux du renseignement français sont extrêmement
circonspects depuis la sortie de ces soit-disant révélations
sur les activités du KGB en France.
En effet, ce n'est pas la première fois que des révélations
de transfuges de l'ancien KGB russe, distillées par les services
spéciaux anglo-saxons, mettent en cause des Français, sans
qu'il soit possible de vérifier ce qu'il en est.
MANIPULATION
Les quelques noms mentionnés cette fois, ou les identités
supposées de certains autres, ne constituent pas une révélation
pour les services spéciaux français. Voici pourquoi : il
y a deux ans, un hebdomadaire parisien avait publié un article qui
mettait en cause l'ancien ministre socialiste de la Défense, Charles
Hernu comme "agent" de l'Est. Sa famille a porté plainte pour
diffamation et le juge Valat mène une instruction toujours en cours.
Quand elle sera connue publiquement, elle montrera la quasi-nullité
des accusations portées contre le ministre de François
Mitterrand.
Cette instruction laisse même entrevoir qu'à son insu,
ce journal, de même que la source de contre-espionnage qui
lui a fourni la "fiche Hernu", a été victime d'une manipulation
en provenance des Pays de l'Est.
Contrairement aux idées répandues, les services secrets
de l'ex-bloc soviétique n'ont pas cessé leurs opérations
de guerre psychologique. Selon la Direction de la surveillance du territoire
(DST), les activités du nouveau service de renseignement extérieur
russe (SVR), réformé par l'ex-premier ministre Yevgueni Primakov,
est remonté au niveau de ces opérations d'avant 1989-91...
Or dans le pseudo-dossier Hernu, ce dernier n'était qu'une
des personnes mise en cause, parmi une cinquantaine d'hommes politiques
ou des media pointés par le contre-espionnage français.
Y figurent justement des personnalités citées cette semaine
par Les Archives Mitrokhine : tels que le philosophe Alexandre Kojève,
décédé, ou l'ex-journaliste et député
socialiste Claude Estier, qui a vigoureusement nié cette semaine,
- dans Le Monde -, ces allégations.
Les révélations de Mitrokhine viennent donc à
point nommé mais posent au professionnels du contre-espionnage trois
questions essentielles : quel crédit accorder à des sources
en provenance d'un service de l'Est qui continue à mener des opérations
d'intoxication ? Pourquoi les seuls noms mentionnées viennent
conforter un dossier contre Charles Hernu qui prenait eau de toutes parts
? S'appuyant sur les dires d'un transfuge, qui a forcément besoin
de se valoriser auprès de ces nouveaux mentors, les services anglo-saxons
n'ont-ils pas essayé, une fois de plus, d'égratigner les
amis français qui leur taillent des croupières dans le domaine
du renseignement économique et de la guerre des communications ? |