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Le feu, Du phlogistique au propergol
Fleau
ou source de vie?
Le feu! Terreur des hommes malgré
de multiples tentatives d'apprivoisement, le feu marque l'histoire de
l'humanité de longs sillons de braise et de cendre. Imprudences,
inconsciences, actes volontaires de terrorisme social, accidents, les
incendies naissent au hasard des folies ou des erreurs humaines. Le
feu, maléfique ou bienfaiteur? Il court sur la terre depuis la
nuit des temps.
Le feu a longtemps fait l'objet de croyances
surnaturelles et de la frayeur originelle est né le mythe, fortement
implanté dans la mémoire humaine. 400 000 avant J-C, l'homo-erectus
a commencé à maîtriser le feu. On trouve les traces
de ces premières domestications sur les sites de Torralba del
Moral et d'Ambona en Espagne. Plus récemment découvert,
les fouilles ont commencé en 1991, le site breton de Menez-Dregan
à Plouhinec dans le Finistère, révèle une
des plus ancienne trace de domestication du feu en Europe Occidentale.
"Ce site appartient à une civilisation très mal connue,
les Colombaniens" expliquent les chercheurs. Mais, pas plus que
l'homo-erectus, l'homo-sapiens n'a su lutter contre la terreur inspirée
par le feu, cette forme insaisissable de magie naturelle issue du néant!
Foudre, dragons cracheurs de flammes, feu de la terre, feu du ciel et
de l'imaginaire, crainte médiévale, le feu fut longtemps
un mystère. Destructeur, purificateur le feu efface tout même
l'image. Le bûcher de Jeanne d'Arc, ceux de l'inquisition, la
crémation antique ou moderne sont autant d'exemples de cette
puissance purificatrice du feu. Mais le posséder permet de se
protéger, de forger des armes, d'en fabriquer de toujours plus
meurtrières. "Il est le principe de toute chose" affirmait
Héraclite au IVème siècle avant J-C, ajoutant que
"Le soleil est une mitraille incandescente." Le feu grégeois,
apparu à Byzance vers l'an 600, une composition incendiaire de
souffre, de salpêtre, de résine, semait la terreur dans
les flottes car il brûlait sur l'eau. Plus près de nous,
Descartes (1596-1650) disait du feu qu'il était un "phénomène
provoqué par mouvement de la matière subtile". Les
anciens chimistes du XVIIème siècle avaient eux inventé
le phlogiston, ou phlogistique, un fluide destiné à expliquer
la combustion (!), et l'Allemand Johann Joachim Becher (1635-1682 -
découvrit l'éthylène) fut le précurseur
de cette théorie. C'est lui qui inventa le mot phlogisticum,
du latin scientifique, à partir du grec phlogistos, inflammable.
Son compatriote Georg Ernst Stahl (1660-1734), médecin et chimiste,
travailla longuement sur la théorie du phlogistique. Il considérait
que le feu est "comme un des matériaux ou principes de la
composition des corps... le principe que les chimistes ont désigné
par les noms de souffre, principe sulfureux, principe inflammable, terre
inflammable... n'est autre que le feu même..., la vraie matière,
l'être propre du feu". Une théorie que détruisit
Lavoisier (qui découvrit notamment le rôle de l'oxygène
dans la combustion). "Avant cet illustre chimiste on s'imaginait
que les corps ne brûlaient qu'en laissant s'échapper un
principe insaisissable auquel on donnait le nom de phlogistique ; d'où
il suit qu'on devait regarder ces corps comme des combinaisons de phlogistique
et de ceux que nous appelons aujourd'hui oxides ou acides"
souligne Louis Jacques Thénard (1777-1857- découvrit le
bore et l'eau oxygénée), collaborateur de Gay-Lussac.
Dans le même temps le médecin et botaniste hollandais Hermannus
Boerhavve donne du feu cette étonnante définition : "chose
inconnue par ailleurs qui a la propriété de pénétrer
tous les corps solides ou fluides et de les dilater de façon
à leur faire occuper un volume plus grand". Les véritables
débuts de la science de la combustion remontent à la fin
du XIX ème siècle avec les expériences de Mallard
et Le Chatelier (1850-1936 - créa l'analyse thermique). Notons
également la célèbre expérience de Mayer
et Joule permettant de mesurer l'équivalent mécanique
de la calorie, une notion bien connue des lycéens (une calorie
= 4,18 joules. On dit aujourd'hui une millithermie). Fasciné
par les mystères du feu, l'homme jusqu'au début du XXème
siècle est encore prisonnier de ses incertitudes et Gaston Bachelard,
philosophe français (1884-1962), écrit sur le sujet une
intéressante "Psychanalyse du feu" parue en 1938.
Le triangle du feu.
Les mythologies ou philosophies antiques
ont généralement associé le feu aux autres éléments
naturels, et c'est ainsi que l'eau, la terre, l'air et le feu sont les
quatre éléments platoniciens. Le soleil aussi est souvent
décrit comme une immense boule de feu. "Ce n'est pas du feu
que l'on voit à la surface du soleil' précise Jean-Michel
Most, chercheur du CNRS au Laboratoire de Combustion et Détonique
à l'Université de Poitiers. "Le feu est, en principe,
une réaction chimique entre l'oxygène de l'air et un matériau
combustible tel qu'un hydrocarbure, du bois, un matériau plastique...
Sur le soleil c'est tout simplement une augmentation de la température
du matériau, le sol par exemple, due à une réaction
nucléaire, qui rayonne dans certaines longueurs d'ondes de l'infrarouge".
Sans présence d'oxydant et d'atmosphère, pas de feu possible.
La planète Jupiter, qui possède seulement du combustible,
ne connaît pas le feu. La terre elle, réunit toutes les
conditions propices à son existence. "On parle du triangle
du feu" explique Pierre Joulain, directeur de recherches au CNRS,
expert européen. "C'est un terme consacré dû
à un chercheur américain du nom d'Emmons, un scientifique
très connu en combustion." Le triangle du feu est la réaction
entre l'oxygène de l'air qui nous entoure et un ou plusieurs
combustibles : charbon, pétrole, bois, matières plastiques,
matières chimiques... "La mise en contact de l'air du ou des
combustibles conduit rarement à la combustion sans apport d'énergie
extérieure. Vous pouvez laisser un morceau de bois dans l'air,
il ne s'enflammera pas". Mais aux situations "normales" la combustion
se manifeste par l'apparition de la flamme. "La flamme est une émission
lumineuse qui ne se produit qu'après allumage ou amorçage
à l'aide d'une source d'énergie externe, allumettes, briquet...
Le premier briquet consistait en deux morceaux de silex". Feu de
l'enfer, feu d'artifices, feu du bien ou du mal, apocalypse ou purification,
confort ou torture, source de progrès ou d'anéantissement,
le feu n'est en fait qu'une "banale" réaction chimique.
Le feu dans l'espace
Mathématiques, physique, chimie
s'associent afin d'explorer au mieux l'univers complexe du feu, cet
"être social" imprévisible, toujours si prompt à
se muer en grand prédateur dévoreur d'hommes, de ferraille
et de béton. Rien ne lui résiste. Vulcain, dieu du feu
et des forges chez les Latins (Héphaïstos pour les Hellènes),
ne manque jamais de rappeler son pouvoir et sa puissance. Qu'elle vienne
du ciel ou de la terre, la combustion se manifeste par l'apparition
de la flamme et génère deux grandes manifestations : la
déflagration et la détonation. La déflagration
est la propagation de la flamme à basse vitesse, sans ondes de
pression, l'effet thermique seul provoquant la destruction. Dans le
cas de la détonation, la vitesse est supérieure à
celle du son (340m/s dans l'air) et s'accompagne d'une onde de choc
élevée, ainsi que d'une augmentation très rapide
de la pression et de la température. L'effet thermique est toujours
très important. On assiste à une augmentation de la pression
et de la vitesse, et l'explosion développe considérablement
la puissance dévastatrice. "C'est ce qui se passe lors d'explosions
dans les silos à grains" explique Pierre Joulain. "On
met en mouvement la poussière des grains, de petites particules
d'amidon en suspension. La situation devient particulièrement
dangereuse lorsque l'on vide le silo, car on crée un mélange
où l'air et le combustible sont présents. Il suffit d'une
étincelle de moteur électrique mal protégé
pour déclencher la catastrophe. Le phénomène est
identique en galerie de mine, où le grisou, le méthane,
se mélangent à l'air". Les chercheurs axent leurs
travaux sur ces paramètres primordiaux que sont la pression,
la concentration et la température. Certaines expériences
sur les flammes ont lieu en état d'apesanteur. Une communication
de Pierre Joulain et José Torero souligne que l'absence des forces
de flottabilité n'apparaît pas être le gage d'une
sécurité accrue en matière d'incendie! "Il est
largement admis" expliquent-ils "que la probabilité pour
qu'un incendie se déclare dans un milieu clos même hautement
sophistiqué, tel qu'un vaisseau spatial en orbite est loin d'être
négligeable. Un accident de ce type aurait des conséquences
si dramatiques, qu'il apparaît particulièrement important
de connaître les caractéristiques de la combustion de matériaux
combustibles dans un environnement à gravité réduite
afin de limiter les risques et de prévoir les moyens de détection
et de lutte adéquats". D'autres expériences permettent
de visualiser, d'étudier le comportement des flammes en milieu
industriel ou dans les lieux publics. Des études ont été
menées concernant le métro parisien. Le feu dans un navire
est un véritable casse-tête et la Marine Nationale mène
des expérimentations très poussées. Les réactions
secondaires, la fumée, sont la hantise de tous les responsables
de sécurité contre l'incendie. La composition des produits,
leurs concentrations déterminent les températures d'inflammation
: "Si vous êtes à température ordinaire et que
vous mettez de l'hydrogène dans l'air, vous savez qu'à
partir de 4% ça va s'enflammer en présence d'une étincelle.
Au-dessus de 74,5% ça ne s'enflamme plus" commente Pierre
Joulain. La saturation en combustible empêche la réaction,
mais d'autres phénomènes apparaissent dangereux pour l'homme
ou l'environnement : "Si vous avez de l'hydrogène pur dans
une pièce le feu ne démarre pas. Il faut un apport d'oxygène.
L'acétylène par contre démarre à près
de 100%". En basse température et à la pression atmosphérique,
l'heptane a besoin de 80 secondes pour s'enflammer. A 727° il suffit
de 25 millisecondes! Grands ravageurs d'espaces naturels, les incendies
de forêts détruisent chaque année une surface égale
à celle de Paris. Les laboratoires du CNRS de Marseille et du
CEA à Cadarache, travaillent, en collaboration avec les responsables
de la sécurité civile, sur des simulations de feux de
forêts et sur la dynamique des fronts de flammes. Le milieu industriel
utilise en permanence le pouvoir du feu. Producteur d'énergie
ou grand dévoreur de matière, le feu ne détruit
pas tout et favorise souvent la pollution atmosphérique. Si quelques
résidus sont inoffensifs - certaines civilisations africaines
utilisent les qualités de l'acide phosphorique des cendres du
bois pour fabriquer du savon - plus graves sont les transferts de pollution
dus aux imbrûlés évacués par les fumées
d'usines d'incinérations d'ordures ménagères, ou
par les cheminées de certaines industries. "Vous allez brûler
des cochonneries comportant des métaux lourds, du plomb,
du manganèse, par exemple. La fumée peut véhiculer
des particules de suie, des particules métalliques. Quand vous
fabriquez des polymères vous êtes bien obligés d'ajouter
des additifs" commente Pierre Joulain. Qui dit centrales
à charbon dit souffre, qui dit fuel dit oxyde d'azote, résidus
carbonés... Comment traiter ce que le feu refuse de détruire?
On sait bien aujourd'hui que les filtres les plus perfectionnés
ne savent pas tout faire. Sans parler des multiples utilisations domestiques
(chauffage central, gazinières, cheminées) et du moteur
à explosion, une application de la puissance du feu particulièrement
marquée par des montées en flèche de la pollution
urbaine durant l'été 1995.
Lire dans les flammes
L'étude du feu et de la combustion
est une science à part entière car elle fait appel à
des recherches de base de références : la mécanique
des fluides qui étudie les écoulements, la thermodynamique
qui étudie les processus dans les changements énergétiques,
les transports, les échanges de matière, et la cinétique
chimique qui donne les réactions. "La physique de base nous
permet de développer des diagnostics, des moyens de visualiser,
d'avoir des repères". Cette science compliquée qu'est
la combustion s'appuie sur des modèles mathématiques afin
d'adapter les travaux au domaine industriel par l'amélioration
de la combustion et la diminution de la pollution. "Pour faire des
expérimentations numériques il faut que les ordinateurs
soit capables de tout avaler car on est en présence de phénomènes
extrêmement complexes. Le problème de coût entre
en jeu car l'expérimentation numérique n'a de sens que
si elle permet de faire des économies sur des expérimentations
réelles". Les travaux des spécialistes de la combustion
représentent des enjeux considérables dans tous les secteurs
: économie, sécurité, produits nouveaux... Quand
trois PME-PMI brûlent, une seule d'entre-elle redémarre!
Les incendies se payent en coûts humains, sociaux, économiques
toujours insupportables. Que dire des feux de forêts qui ravagent
en France chaque année l'équivalent en surface boisée
de la ville de Paris! Les constats sont terrifiants, les dégâts
considérables. Faisons un petit retour dans les années
80, un exemple parmi tant d'autres dans l'histoire de l'homme et du
feu : le 18 mai 1980 on assiste à l'explosion du mont Sainte-Hélène,
un volcan des Etats-Unis. En juillet 1984, la foudre tombe sur la cathédrale
d'York. Durant l'été 1986, un gigantesque incendie de
forêt fait rouler, à 30 m/s, une véritable mer de
feu vers Cannes. Quand les pompiers parviennent à circonscrire
l'incendie il n'est plus qu'à deux ou trois kilomètres
de la ville! Quelques mois plus tard, le 1er novembre 1986, 1 250 tonnes
de produits chimiques sont en flammes aux laboratoires Sandoz de Bâle,
libérant des quantités phénoménales de substances
toxiques et autres polluants. Vivons-nous sur un volcan? L'explosion
du réacteur n°4 à Tchernobyl le 25 avril 1986 semblerait
le prouver. "Il existe un classement Seveso qui concerne des
centaines d'établissements industriels en France." Inquiétant,
car l'histoire prouve quotidiennement que le risque zéro n'existe
pas. La science, par ses rapports étroits avec l'industrie privée
ou publique, permet pourtant d'importants progrès en économie
d'énergie et protection de l'environnement grâce à
l'optimisation des procédés mettant en oeuvre différents
types de fours, de brûleurs, de réacteurs chimiques.
De moins en moins mystérieux
grâce aux avancées scientifiques, le feu ne se laisse pas
facilement mettre en cage. Mais, ce fauve mythique né du grand
bouleversement primal survivra-t-il à la fin des temps? L'homme
ne sera plus là pour le dire.
Jean-Pierre Le Marc
Mots-clés : feu, flamme,
incendie, phlogistique, Ariane
Le feu et les mathématiques
Il court le long du fil d'ariane
Phénomène complexe, le
feu est, pour les mathématiciens, un terrain d'élection
pour la recherche. Madame Claudine Schmidt-Lainé, Centralienne,
Docteur d'Etat en mathématiques, Directeur de recherche au CNRS
et actuellement Directeur Adjoint du Département des Sciences
Physiques et Mathématiques du CNRS, en parle avec passion :
"Les mathématiciens essayent
de comprendre, d'étudier la structure des flammes. Bien sûr
il y a longtemps que les observations expérimentales ont été
faites, mais les mathématiques permettent d'expliquer certains
phénomènes". Les recherches ont principalement commencé
avec l'Ecole russe de Zeldovitch (vers 1937), avant que les Américains
et les Européens ne s'y mettent, essentiellement par des études
"asymptotiques" : "On fait tendre l'énergie d'activation vers
l'infini ; il y a une échelle visible et une échelle invisible,
on prend une loupe et on développe . Et plus la flamme est mince,
plus les événements se déroulent rapidement."
Aujourd'hui, les chercheurs sont capables
de calculs numériques très complexes, grâce à
la puissance des ordinateurs. "Nous travaillons pour Gaz de France
et d'autres secteurs industriels qui nous soumettent leurs problèmes."
Parmi ceux-ci, l'équipe de Claudine
Schmidt-Lainé, à l'Ecole Normale Supérieure de
Lyon, s'est penchée sur la combustion du propergol solide, en
collaboration avec leurs collègues de Bordeaux. "La SNPE (Société
Nationale des Poudres et Explosifs), nous a posé le problème
d'anistropie pour les "boosters" d'Ariane 5, avec le CNES (Centre National
d'Etudes Spatiales). Nous avons d'abord étudié les cas
extrêmes d'inhomogénéité des blocs de propergol.
Les matheux simplifiant toujours les choses, sinon ils ne savent rien
démontrer! Dans ces cas limites, les anomalies de vitesse de
propagation ont pu être décrites qualitativement et quantitativement
par de jolis théorèmes issus de résultats mathématiques
d'homogénéisation." Ces travaux, publiés depuis
un an environ, permettent aujourd'hui d'accéder aux cas réalistes
intermédiaires.
"Il existe des quantités d'autres
problèmes passionnants" dit Claudine Schmidt-Lainé.
"La combustion, les flammes sont partout...Et établir des modèles
mathématiques fait gagner du temps, de l'argent, parfois économiser
des vies humaines."
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