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Sur le chemin de Cayenne
A
l’Ile de Ré, l’histoire du bagne est gravée dans la mémoire
des murs
Construites en 1861, les fortifications
de Saint-Martin-en-Ré ont accueilli jusqu'en 1938 des centaines
de bagnards en partance pour Cayenne. Parmi eux des noms célèbres
: Dreyfus, Seznec, Papillon, et tant d'autres. La forteresse a également
abrité les régiments de coloniaux et de Tirailleurs sénégalais
qui encadraient les prisonniers. Si l'on n'entend plus ici le roulement
des chaînes ou le raclement des galoches de bois, les murs sont
à jamais imprégnés de l'histoire.
Face à la Rochelle, l'île
de Ré est située à 3° 54' 28" de longitude ouest
et 46° 14' 40" de latitude nord de l'Observatoire de Paris. Des coordonnées
qui, pour des milliers d'hommes, ont durant soixante dix huit ans, annoncé
le départ vers d'autres îles, face à la Guyane,
un territoire en triangle égaré sur la mappemonde, aux
rives nord-est de l'Amérique du Sud. Une longue addition de milliers
de milles marins sépare Saint-Martin-de-Ré de Cayenne,
une bourgade lointaine au climat équatorial. L’arrivée
ici est un pas vers un gouffre, où l'homme et la nature ont longtemps
eu pour mission de torturer les âmes. Le chemin du bagne est d'abord
un long voyage à fond de cale sur les vagues de l'Atlantique.
Port d’attache, l’Ile de Ré. Alors le bagne de l’île est
une vieille histoire, ancrée dans les mémoires. Pourtant
: " Il n'y a jamais eu de bagne sur l'ïle de Ré.
Le terme est improprement employé pour parler de la citadelle
de Saint-Martin-de-Ré, où l'on rassemblait les forçats
en attente de départ vers Cayenne " expliquent
les responsables du Syndicat d'initiative de la commune. L’île
est seulement un centre de transit où, de 1873 au 28 novembre1938
(date du dernier départ), plus de 50 000 détenus condamnés
aux travaux forcés et de relégués (condamnés
à la perpétuité hors territoire continental), vivent
leurs derniers jours en métropole. Criminels, faussaires, déserteurs,
récidivistes, bandits de tout poil soumis aux longues peines,
sont extraits de leurs cellules des Maisons Centrales françaises
et dirigés vers la citadelle de Saint-Martin-de-Ré. On
les cantonne alors dans quatre bâtiment du quartier sud, au fond
d'une grande cour gardée par un chemin de ronde. Jusqu'au 16
septembre 1933, les forçats transitaient par la Rochelle dans
d’épouvantables conditions de transport. Embarqués dans
des wagons cellulaires de dix neuf places, les condamnés traversaient
la ville sous les regards, les huées des curieux, les questions
des journalistes. Le " Coligny ", un antique bateau
à aubes, et le vapeur l' " Express ", les
convoyaient ensuite jusqu'à Ré. Les tentatives d'évasion
étaient rares. La petite histoire en retient une pourtant, celle
d'un relégué dangereux, un certain Ghiglione qui, le 24
décembre 1929 " dissimulé derrière
une barrique se défit de ses chaînes et se jeta à
la mer. " Un événement relaté
dans ses mémoires par le capitaine Pyguillem, un officier en
garnison à Saint-Martin-de-Ré dans les années trente.
" Grâce à de rapides investigations nous pûmes
toutefois découvrir l'évadé à 7 km de La
Rochelle caché le long de la voie ferrée à l'affût
d'un ralentissement possible de train... ou d'un isolé à
dévaliser. Grelottant, il fut arrêté sur-le-champ
et placé en lieu sûr ", précise-t-il.
Lie de la société, fruits de la détresse humaine,
rebut du hasard, aventuriers du destin ? Les forçats débarqués
à l’île de Ré traînent leurs pieds fatigués
le long de l'avenue des Soupirs, cet ultime chemin de poussière
du petit bois de la Barbette qui les mène à la Citadelle.
Menottes aux poignets, encore vêtus en " civil " ils
s'apprêtent à franchir la dernière étape.
" Mal éduqués, tarés, dégénérés,
anormaux, oui sans doute ; mais des hommes quand même, et qui
se rendent compte à cette minute que le châtiment ne s'évite
pas " souligne gravement le capitaine Pyguillem.
Dans l'expectative
Les militaires en garnison dans l'île,
s’ils n'ont pas la charge directe des forçats, assurent, avec
les gendarmes et les surveillants, la conduite des colonnes. Des clairons,
postés sur les murailles guettent tout mouvement suspect. Les
journées sont longues pour les gardes, et les murs deviennent,
au fil des ans, un étonnant catalogue où les hommes gravent
leur marque dans la pierre. " Camusard, Le Bohellec,
Jaouen... " Quelques uns d'entre eux, ils avaient
18 ans en 1930, qui ont peut-être oublié cette étonnante
signature dans les murs de la citadelle, vivent encore. Trois semaines
avant l'embarquement, les détenus sont soumis à un régime
particulier, celui de " l’expectative ", de l’attente.
La nourriture s'améliore, les travaux et les corvées cessent.
Si le long voyage vers l'équateur n’apporte aucun espoir de liberté,
les condamnés ne vivent plus que par lui. Ils échafaudent
des projets, tous plus fous les uns que les autres. Voici ce qu’écrit,
dans les années 30, un reporter, envoyé spécial
sur l'île à l'occasion d'un transit vers Cayenne :
" Le bagne flottant, de Saint-Martin-de-Ré à
Saint-Laurent du Maroni : une seule appréhension
leur fait battre le coeur, pourvu que le docteur ne les trouve pas malades.
Ils se traînent à vos genoux, vous supplient de les laisser
partir, ou bien font comme l'un d'eux qui, avant hier, me fit prévenir
par un infirmier qu'il allait me traiter de tous les noms pour être
plus sûr de son départ, me confie le docteur Hernette,
leur médecin... Car tous ont le même espoir au coeur depuis
le jeune homme de moins de 20 ans, jusqu'au vieux au poil grisonnant
: l'évasion. "
Ils sont 418 forçats ce jour-là,
à embarquer à bord du " Coligny "
pour rejoindre le sinistrement célèbre cargo " La
Martinière " (du nom du médecin de Louis XV),
le bâtiment cellulaire ancré en rade de La Pallice (le
port de la Rochelle. Le 12ème Régiment de tirailleurs
sénégalais encadre avec vigueur la troupe de prisonniers
marchant à pas lents, le crâne rasé mal protégé
d'un bonnet noir à pompon, le dos plié sous le poids de
leur sac et de leur couverture. " Le spectacle est
lugubre, relate le journaliste. Je fus subitement tiré
de ma contemplation par la poigne vigoureuse d'un Sénégalais
: - Fous le camp, j'y t'y casse la figure, hurle le sauvage à
la face couturée, en me menaçant de sa crosse, voire de
sa baïonnette - L'animal m'arrache mes notes des mains et me bouscule
jusqu'au poste. ". Le départ est toujours un
événement qui attire la foule, fascinée par les
réprouvés, ces êtres sans foi ni loi. "
Ce grand, dont le sourire éclaire une face d'enfant, n'est-ce-pas
Cornélis, le jeune assassin du patron de pêche de Marseille?
Mon voisin me désigne Matillon et Barrère ",.
Les grands criminels du temps semblent occuper ce jour-là
le devant de la scène : " Lorsque Bougrat
apparaît tout le monde se précipite pour le voir de plus
près. Lui, bonhomme, la mine florissante, haut de taille, large
d'épaules, promène partout son regard, d'un air curieux
et amusé. Il passe, coltinant son baluchon, souriant aux femmes
et aux filles, haussant les épaules et soutenant votre regard
lorsque vous le dévisagez. "
Le monde du silence
Les forçats sont tenus au silence.
" Il est absolu et de façon continuelle "
témoigne le capitaine Pyguillem. " Ils
ne peuvent fumer en quelque endroit où ils se trouvent. Ils sont
mis dans l'obligation de travailler journellement pour le compte de
l'adjudicataire ou à des travaux d'ordre intérieur...
Les relégués sont soumis aux mêmes obligations,
mais peuvent fumer et parler entre eux durant les récréations
et ont la liberté capillaire. " Pour
ceux qui, tout à l’heure, cherchaient dans la foule quelques
marques de liberté, le dernier rêve est de courte durée.
L’heure est venue : " Ils sont là 800, debout
en colonne par 4, dans une cour intérieure. Ils ont la couverture
en bandoulière et leur sac est posé à terre à
leurs pieds. Là, plus de contraintes. Ils n'ont plus à
crâner puisqu'il n'y a pas de public. " Désormais
les forçats n'existent plus. Bien que l'on publie " à
son de caisse " l'arrivée de " La Martinière ",
signe d'un départ imminent, toutes les mesures sont prises pour
soustraire les prisonniers aux regards des curieux et des journalistes.
" Le Maire de la commune de Saint-Martin-de-Ré
(...) arrête que l'accès des jardins de la Barbette, du
quai où a lieu l'embarquement et des rues y aboutissant sera
interdit au public deux heures avant le passage du premier convoi, les
jours où devront s'effectuer des départs pour la Guyane
ou la Nouvelle Calédonie... " Mieux... ou pire
! Entre 1929 et 1931 : " Les portes et fenêtres
du rez-de-chaussée des immeubles bordant le quai où a
lieu l'embarquement devront être soigneusement fermées
pendant cette opération. " Certains habitants
peu scrupuleux n'hésitent pas à " louer "
un bref entrebâillement de fenêtre ou de porte aux familles
des détenus, aux cinéastes, aux journalistes. Pris entre
deux haies de soldats en armes, les prisonniers se mettent lentement
en mouvement vers le quai. Vêtus de leur costume de bure ils gagnent
en silence le lieu d'embarquement. " Départ
de condamnés " annonce un journal en 1910 :
" Le transport La Loire sera en rade de Saint-Martin-de-Ré
le 8 juillet prochain pour y prendre environ 400 condamnés du
dépôt de Saint-Martin et les conduire en Guyane. "
En reviendront-ils un jour ? Pour les relégués,
la réponse est " non ", ils ne quitteront
jamais Cayenne. Quant aux autres... Les temps de peines doublent facilement
à la moindre incartade : deux ans, quatre ans, huit ans... On
ne prend plus " perpète " pour un " coup
de surin " mais, plus prosaïquement pour un refus d’obéir,
la contestation d’un ordre. Le bagne est un immense chaudron où
l'on broie à merci les os et les âmes. De 1906 à
1935, Saint-Martin assure deux départs annuels, en juillet et
en décembre. Sur le cargo " Martinière ",
huit cages d'acier d'une centaine de places attendent les convicts placés
sous bonne garde. Ceux-ci ont été examinés par
deux médecins coloniaux et trois médecins civils, et,
pour la plupart, reconnus en bonne santé. Certains forçats,
véritablement malades, incapables de supporter le voyage, attendent,
depuis cinq ans, on ne sait quel salut à Saint-Martin. Les autres,
vaccinés antityphoïdique, paratyphoïdique, antivariolique,
bénis par un prêtre ou par un pasteur embarquent déjà
pour l'enfer de Guyane. Saint-Laurent- du-Maroni et ses annexes s’apprêtent
à les accueillir : 2 200 places à Saint-Maurice, Nouveau-Camp
et Godebert, 1 200 à Cayenne, 400 à Kourou, 500 sur l'île
du Salut où sont confinés les disciplinaires. Heureux
ceux qui, durs parmi les durs, avertis ou récidivistes, ont su
préserver leur fameux " planc ", un petit
cylindre caché dans l'anus, renfermant toute leur fortune...
Comme toutes les sociétés humaines, même les plus
détestables, le bagne génère ses trafics. Ici il
faut payer pour survivre.
Posté sur les fortifications
de la citadelle de Saint-Martin-de-Ré, un soldat en bonnet de
police et en capote regarde avec ennui s'éloigner le cargo cellulaire
" La Martinière ". Pour tromper son ennui
et le temps des longues heures de garde, il grave son nom sur la pierre
: Cointard, tonbour. La mémoire des murs ne s'embarrasse
guère d'autres souvenirs.
Jean-Pierre Le Marc
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La tenue du bagnard quittant Saint-Martin
: veste, pantalon de droguet marron, sabots galoches, chemise
et costume de toile, sac, musette, gamelles, quart, fourchette,
cuiller, mouchoir, couverture. Trois tailles de vêtements
et de chaussures.
" Rien ne manque
dans " Le Martinière " souligne
le capitaine Pyguillem " pas même le chauffage
central, sous forme de canalisation de vapeur... à double
usage. Ces " Messieurs " n'ont qu'à
bien se tenir! "
Le chauffage central, un luxe
évident sur la route des tropiques!
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