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L'ARB N'A PAS PEUR DU SANG



 

Par Yves Pouchard
Le Journal du dimanche, 8 août 1999

 
 

L'ARB n'a pas vocation à se limiter à des actions symboliques." Par ces mots, l'Armée révolutionnaire bretonne a choisi, le 25 juillet dernier, les colonnes du quotidien indépendantiste basque espagnol, "Gara", pour revendiquer officiellement la vague d'attentats perpétrés en France à l'automne et au printemps mais surtout pour donner, enfin, le ton de sa renaissance. Moins épidermique que feu le FLB-ARB des années 60 et 70, l'ARB nouveau annonce une radicalisation qui étonne, voire inquiète les anciens activistes : "ils veulent faire couler le sang !"

Dans l'interview exclusive donnée au quotidien basque, et reprise en français cette semaine par l'hebdomadaire "Bretagne Info", l'ARB ne laisse aucun doute sur sa mobilisation : "...Paris ne bouge que s'il se sent attaqué. C'est à quoi nous allons nous atteler... L'idée d'une trêve ou d'une suspension de nos actions n'est pas à l'ordre du jour..." Et d'annoncer préparer en ce moment une nouvelle méthode de revendication qui permettra d'identifier ses actions futures sans risque de manipulation.
"...la France n'est pas une dictature mais la démocratie n'existe pas totalement en Bretagne... Lorsque la Constitution française reconnaîtra l'existence du peuple breton, l'intégrité de notre territoire, la langue bretonne... les conditions pour un réel débat démocratique seront réunies...
Pour obtenir ces conditions, la lutte armée nous paraît l'unique moyen efficace..."

Le 18 juin à Cintegabelle, fief du premier ministre Lionel Jospin, une bombe contre la perception a clos une série de 12 attentats entamée le 30 octobre 1998 par une explosion à la mairie de Belfort, place forte du ministre de l'intérieur Jean-Pierre Chevènement. Deux actions dans des lieux particulièrement surveillés par les forces de l'ordre qui prouvent une préparation méticuleuse et un certain culot. Depuis plus rien, alors que le camouflet à la cause bretonne par un Jacques Chirac revenant sur son engagement à soutenir la ratification de la Charte européenne des langues régionales aurait fait bondir autrefois les poseurs de bombes bretons.
"S'ils cherchaient une occasion d'agir, elle était là. Ca m'a étonné que ce ne soit pas exploité", s'interroge Martial Ménard, condamné à 7 ans de prison en 1979 pour un attentat contre la résidence secondaire du Commissaire Roger Le Taillanter et amnistié en 1981 par François Mitterrand.
"Plutôt que de répondre au tac au tac comme nous le faisions de notre temps, les nouveaux activistes semblent préférer maintenant préparer quelque chose de plus gros. Il y a 20 ans, nous étions nombreux et impulsifs, et donc plus repérables, il faut l'avouer. Aujourd'hui, j'ai l'impression que, peut-être par manque d'effectifs, ils préparent plus à fond leurs actions et n'ont pas peur du risque de faire des victimes. En attendant, c'est encore nous que la police surveille comme si ces militants d'un autre style allaient venir nous demander des tuyaux !"
Même sentiment chez Serge Rojinsky qui fit 3 ans et demi de prison pour participation à 16 attentats. "Je suis de la vieille école des attentats symboliques. Le FLB-ARB s'est toujours arrangé pour ne pas faire de victimes. Les seuls morts furent issus de nos rangs lors d'explosions qui ont mal fonctionné. Nous avions un rôle de réveil des consciences.
Aujourd'hui, je me vois mal soutenir la dérive style corse ou basque qui se dessine. Est-ce que le mouvement breton sortira grandi si le sang coule bientôt ?"

Pour ces militants des premières heures, le combat s'est déplacé dans un contexte qui a bien changé selon eux. Martial Ménard est un éditeur rayonnant grâce à l'incroyable succès des "Mémoires d'un paysan bas-breton" de Jean-Marie Déguignet (éditions An Here, au Relecq-Kerhuon, près de Brest), ouvrage écrit au début du siècle et retrouvé il y a quelques années.
Avec 40 000 exemplaires vendus, à ce jour, c'est un triomphe de librairie qui fait pâlir nombre de grandes maisons parisiennes. Il est aussi un des responsables de "Bretagne Info" qui a repris l'entretien de l'ARB. Serge Rojinsky, lui, tient boutique à Morlaix où, à l'enseigne "Taran", place Allende, il vend livres, disques, bijoux, artisanat d'inspiration celtique.
"Au grand jour, la présence d'un Dan Ar Braz à l'Eurovision, le succès de la mode Armor-Lux de Jean-Guy Le Floc'h ou la télé que va lancer Patrick Le Lay font plus aujourd'hui pour la cause bretonne que des attentats dans la nuit, explique Serge Rojinsky. On ne peut pas nous accuser de ne pas avoir donné de notre personne et je me refuse à juger ceux qui posent des bombes, mais je crois que le combat passe maintenant par d'autres voies. S'ils agissent pour mettre la pression sur Paris, ça se défend, mais comme c'est parti, je crains de voir le sang couler."

Mardi dernier, une cinquantaine de personnes a escorté à la prison de Rennes Annie Alexandre, une militante bretonne condamnée à 6 mois ferme pour avoir hébergé 3 basques espagnols soupçonnés de faire partie de l'ETA. Samedi prochain, le mouvement Emgann, souvent considéré comme la vitrine officielle de l'ARB, appelle à manifester devant la mairie de Lorient pour, entre autres, la ratification de la Charte des langues régionales, une télévision publique en breton et l'instauration d'une assemblée bretonne autonome dotée de compétences larges. Deux événements qui montrent que si les bombes ne parlent pas en ce moment, la mobilisation ne faiblit pas dans la mouvance indépendantiste bretonne.

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