|
|
AMOCO CADIZ :
20 ANS, L'AGE DE LA CONSCIENCE
Par Sandrine Pierrefeu.
Vingt ans après l'une des plus grandes marées noires de
l'histoire, que reste-t-il des 230 000 tonnes de pétrole vomies
dans l'océan, de la terreur des premières heures et des bonnes
résolutions qui ont suivi? Il reste une ancre géante et une
épave de titans, quelques traces de mazout, des homards qui manquent
à l'appel et surtout, la conscience d'avoir à protéger
la mer des incessantes pollutions de la négligence.
"Que sera la Bretagne quand j'aurai vingt ans?" interrogeait la pancarte
brandie par un enfant défilant avec son père, le 17 mars
1978, à Portsall. Le petit a grandi. Les rochers du Finistère
ne sont pas plus pollués que la veille cette mauvaise nuit de printemps.
Les poissons, les oiseaux et les algues "d'avant" sont au rendez-vous.
Finalement, les écosystèmes marins et terrestres ont à
peu près pansé leurs blessures; les hommes, eux, ont plus
de mal à oublier. Ils gardent au coeur la peur d'une autre marée
de mort et la certitude qu'il faut cesser de considérer l'océan
comme un immense dépotoir.
"PAS ASSEZ DE PETROLE POUR CHAUFFER UNE MAISON"
"Si l'on essorait la Bretagne pour récupérer le pétrole
de l'Amoco, on n'obtiendrait pas de quoi chauffer une maison pendant l'hiver"
imagine Bernard Fichaux de l'Université de Bretagne Occidentale,
à Brest. Ce professeur de géographie a cartographié
les hydrocarbures résiduels de l'Amoco Cadiz pour les besoins du
procès. "En 1982, il restait beaucoup de pétrole dont une
partie disséminée en nappes de surface, 124ha étaient
toujours souillés. Entre 1982 et 1986, la dépollution naturelle
a réduit ces surfaces à 38ha. Aujourd'hui il reste quelques
encroûtements sur le littoral, des fosses non vidées et plusieurs
tâches liquides dans le marais de l'Ile Grande." détaille-t-il.
Si les hydrocarbures ont pour ainsi dire disparu, les travaux de nettoyage
ont irrémédiablement modifié des paysages. Par endroits,
les galets pollués et évacués ne protègent
plus la falaise, qui recule. De petits marais ont servi de lieux stockage
avant d'être remblayés; ils sont rayés de la carte-peau
de chagrin des zones humides.
UN HIROSHIMA MARIN
Depuis une dizaine d'années, l'écosystème marin
a aussi retrouvé son équilibre. On estime aujourd'hui que
le naufrage a foudroyé 440 000 tonnes de matière vivante.
"La marée noire a détruit 30% de la faune et 5% de la flore
marine sur 1300km2. Autour de l'épave, plusieurs hectares ont été
stérilisés." précise Claude Chassé, un océanographe
biologiste du CNRS qui a participé à l'évaluation
du préjudice écologique pour le procès. "Le pétrole
a agi sur les populations marines comme la guerre de 1914 sur la démographie
française: des années après l'hécatombe, le
manque de fertilité est toujours perceptible", explique-t-il. "Plus
les animaux sont petits, plus leurs effectifs se reconstituent vite. Il
faut quelques heures aux planctons pour recoloniser une zone stérile,
un crabe vert a besoin de dix ans. Les homards et autres poissons sédentaires
vivant plus de 25 ans n'ont probablement pas encore rétabli leurs
effectifs. Quant à la flore sous-marine: l'exploitation du goémon
a rapidement repris après l'accident, le champ d'algues a gardé
sa diversité et sa vitalité".
L'IMPOSSIBLE BILAN
Pour les oiseaux comme pour la faune, il est difficile d'établir
un bilan écologique global de l'impact du naufrage. On sait par
exemple que les oiseaux furent relativement épargnés par
la pollution. En effet, 70 000 tonnes de pétrole se sont rapidement
évaporés; l'odeur "quasiment insupportable" aurait fait fuir
un grand nombre de volatiles. Comment chiffrer les départs, les
retours et les décès? De même, les pêches fructueuses
de l'été 1978 - notamment en crustacés- ont contribué
à minimiser l'évaluation des dégâts. Or "Certains
animaux sont attirés par les hydrocarbures. Ils ont migré
vers les zones polluées et remplacé les "disparus". Les bateaux
de Cherbourg ont sûrement moins pêché, mais comment
prouver la responsabilité de l'Amoco"?" détaille C.Chassé.
Même au plan économique, il est presque impossible de chiffrer
les pertes dues à la marée noire. Pêcheurs, ostréiculteurs
ou hôteliers ont eu du mal à produire des statistiques suffisamment
éloquentes pour permettre une indemnisation. Finalement, seules
les journées de pêche interdite, les coquillages détruits
et le nettoyage ont été "remboursés". "Nous venions
de semer de petites huîtres, on nous a payé le stock perdu
au prix de gros des coquillages adultes: imaginez le manque à gagner!"
explique Yvon Madec, des Viviers de Prat ar Coum, près de Portsall.
Au sein de l'entreprise centenaire qui n'a retrouvé son niveau de
production qu'en 1983, l'amertume reste vive.
GENERATION AMOCO CADIZ
"A toute chose malheur est bon" affirme pourtant Alphonse Arzel maire
de Ploudalmézeau et de Portsall depuis quarante ans et sénateur.
S'il estime, en reprenant les mots expédiés par François
Mitterrand après le procès, que "le compte n'y est pas" et
argue "les communes auraient dû toucher trois fois plus d'argent";
"Cela a été une leçon formidable pour nous tous qui
sommes des pollueurs en puissance. Nous avons été terriblement
sensibilisés à la lutte contre la pollution. Les jeunes nés
l'année du naufrage ont 20 ans aujourd'hui, ils sont très
sensibles à la protection de l'environnement".
En écho à ses réflexions, les lycéens et
les écoliers de la commune travaillent en 97/98 sur le thème
de l'Amoco Cadiz. Parents et élèves ont été
interrogés: les premiers se souviennent de l'écoeurement
des premiers moments et de la solidarité qui a prévalu pour
enrayer la terrible marée. Ils gardent au coeur la rage d'avoir
vu leur pays souillé et la joie d'avoir "gagné le procès".
Les enfants apprennent que leur établissement scolaire a été
équipé ou construit grâce à "l'argent de l'Amoco".
Ils fouillent la mémoire du naufrage et se forgent une conscience
écologique qui ressemble a un héritage.
UNE BATTERIE DE GARDE-FOUS
Au large du petit port où trône l'ancre cassée du
géant, passent chaque jour 180 navires avec leur cargaison en tous
genres. Ils ne circulent pas dans les mêmes conditions qu'en 1978.
L'échouement du super-tanker, quatrième accident pétrolier
dans les eaux bretonnes en dix ans a eu l'effet d'un électrochoc
sur la législation française et internationale. Dès
le 26 mars 1978, un décret renforçait le contrôle en
mer des pétroliers et des méthaniers. Les mesures de prévention,
le dispositif de secours et les plans d'action en cas d'accident ne cessent
de s'étoffer depuis. En 1998, par exemple, une nouvelle version
du Plan POLMAR sera rédigée dans le but d'améliorer
les moyens humains et matériels de lutte anti-pollution.
Malgré cet arsenal de garde-fous, également mis en place
par nos voisins européens, chaque année, de nouvelles catastrophes
entachent l'actualité mondiale. Entre 1992 et 1997 près de
180 000 tonnes de pétrole ont été versées dans
les eaux européennes en 27 accidents. En marge de ces déversements
spectaculaires, d'autres pollutions moins visibles constituent des tonnages
considérables d'hydrocarbures abandonnés presque en toute
impunité.
PLUS JAMAIS "CA"?
Le mauvais état des navires et le manque de professionnalisme
des équipages sont le plus souvent en cause. "De véritables
poubelles circulent encore sur les océans. Si les compagnies des
pays riches opposent leur veto à l'affrètement des bateaux
douteux, certaines entreprises de nations moins fortunées n'hésitent
pas à prendre le risque de les faire travailler. Ce fut le cas lorsque
que le Nakhodka s'est cassé en deux au large du Japon, en 1997,
provoquant la fuite de 5000 tonnes de fuel." explique Michel Girin, directeur
du Cedre. "De tels événements montrent les limites de la
prévention et imposent une véritable préparation à
la lutte anti-pollution." ajoute-t-il avant de conclure: "Personne, aujourd'hui,
ne peut affirmer qu'il n'y aura "plus jamais" de marée noire de
l'ampleur de l'Amoco Cadiz".
Copyright Sandrine Pierrefeu
_____________________________________________________________________________
ENCARTS
_____________________________________________________________________________
LE PROCES DE DAVID CONTRE GOLIATH
"Il faut que les pollueurs payent!". Mobilisés par ce mot d'ordre,
les maires de 78 communes touchées par le pétrole de l'Amoco
Cadiz se sont lancés dans une formidable épopée juridique
dès 1978. Le procès des "David" Bretons, ulcérés,
contre le Goliath des compagnies pétrolières américaines
a duré treize ans. En 1992, les communes se sont vues allouer 230MF
par le Tribunal de Chicago et l'état Français, qui avait
mené sa propre offensive, a obtenu 1,2 milliards de Francs. Ce premier
procès du genre a passionné les Français et fortement
marqué la jurdisprudence internationale. Depuis, l'Oil Pollution
Act accorde le préjudice écologique systématique en
cas de marée noire jugée aux Etats-Unis. En Europe, les assurances
ont dû constituer un fond, le FIPOL, qui indemnise les victimes des
pollutions pétrolières au vu des expertises, sans qu'un procès
ne soit nécessaire. L'acharnement des élus Bretons, s'il
n'a pas permis une indemnisation à la mesure des dégâts
(*), a fait école...
(*): Deux procès sont toujours en cours: celui du cabinet Huglo,
défenseur des communes, contre ses clients à propos des honoraires,
et celui visant à départager des 2,2MF versés aux
ostréiculteurs.
LE CEDRE, EXPERT ES'POLLUTION DES EAUX
Crée en 1979 au lendemain du naufrage de l'Amoco Cadiz, le Centre
de documentation, de recherche et d'expérimentations sur les pollutions
accidentelles des eaux rassemble une quarantaine de chercheurs et d'ingénieurs,
à Brest. Unique établissement de ce type en France, le Cedre
dispose d'un plateau technique unique en Europe où sont testées
les technologies anti-pollution et formés des techniciens de tous
pays. Ses experts interviennent dans le monde entier.
PRENEZ DATE!
- Le 17 mars 1998, l'émission "Les jours du siècle" diffusée
sur France Inter, sera consacrée aux 20 ans du naufrage.
ELEMENTS DE LEGENDES PHOTOS
"Sur le port de Portsall, l'ancre du pétrolier géant donne
la mesure d'une épave qui part en tôles. Les traces du naufrage
s'effacent au fil des années. Reste la mémoire, ce fructueux
héritage... Les enfants se "souviennent" de la marée noire
et veulent croire que "plus jamais" leurs côtes se seront ainsi défigurées."
"Aujourd'hui, la France dispose de moyens efficaces pour endiguer une
pollution de 30 000t d'hydrocarbures, si celle-ci survient dans des conditions
météo suffisamment douces. Au-delà de ces tonnages,
elle fait appel aux ressources internationales ou privées, et si
la météo est trop mauvaise, aucune intervention n'est possible."
Copyright Sandrine Pierrefeu
|