Supplément du télégramme N° 31 dimanche 16 août 1998. (Noël Pochet)
1986. Douarnenez devient la mecque du patrimoine maritime
400 bateaux de la tradition rassemblés dans le port du Rosmeur. 2.500 marins venus de toute l'Europe Bleue. Et pour célébrer cette grande fête maritime, véritable événement culturel une déferlante de 100.000 personnes lancée à l'assaut de la vieille cité sardinière. "Douarnenez 86" dans une somptueuse succession de régates, d'expositions, de films et concerts, dans le chaud mélange de bouffes amicales et de musiques de rue, dans la joie de partager et déguster un morceau de vie ensemble, a bousculé les habitudes. Elle a tracé le sillage, tiré un trait entre hier et demain.
Tout a commencé à Pors-Beac'h. En 1980 puis en 1982 et 1984.
Jakez Kerhoas devenu depuis l'associé d'Anne Burlat dans la société "Grand Large" et son pote, son complice Gilbert Le Moigne, professeur d'anglais à Landerneau en ont gardé une telle nostalgie que les 8 et 9 juillet 2000 la fête ressuscitera: " Pas un projet mégalo, mais une flottille de 120 à 150 bateaux, une buvette de 70 mètres de long et un grand kig ha farz de 1.200 rations... ".
Le père fondateur a déjà en tête sa liste d'invités du troisième millénaire: le "Mutin" dundee thonier de la Marine Nationale; la gabare "Notre-Dame du Rumengol"; le jekt (caboteur) norvégien "Anna Af Sand" propriété du musée de Stavanger qui fut financé par Elf Aquitaine à l'époque des plates-formes de Frigg; le "Providend" Brixham trawler (chalutier) du patron Nick Walker, un fidèle de Pors-Beac'h et de Douarnenez, les gigs des îles Scilly...
Flash back sur Douarnenez 1986
La superbe revue d'ethnologie maritime "Le Chasse-Marée" fête ses cinq ans. Jakez Kerhoas, depuis 1982, a noué des relations étroites avec Bernard et Michèle Cadoret, Michel Colleu et Michel Bescond.
Le Groupe Finistérien de Croisière qu'il skippe fait désormais naviguer deux voiliers traditionnels: le cotre pilote "Solweig" acheté au Dahouet et le vieux pilote de Dieppe "Ariane" qui reposait sur la vasière de Landévennec.
Pors-Beac'h 84 va démontrer à l'envi que la si jolie crique se révèle bien trop petite pour accueillir une fête majeure réclamée et désormais voulue par tous les défenseurs du patrimoine maritime à travers l'Europe.
Naturellement les regards s'orientent alors vers le port de Cornouaille.
L'association " Treizour " qui regroupe des fanas de la tradition autour de Jean-Pierre Philippe y a déjà jeté les bases du Musée du bateau, et depuis 1980, la Fédération Régionale pour la Culture Maritime a ouvert les Ateliers de l'Enfer au Port-Rhu afin de former des charpentiers de marine issus de tout l'hexagone.
Assurément Douarnenez est devenu le nouveau cœur de la belle renaissance.
Le port ouvre ses portes
L'esprit de "DZ 86 ", souffle un jour sur la crêperie de l'Enfer à Tréboul. Là, est prise la décision de faire au Rosmeur une fête authentique, sans frime, majestueuse.
Jakez Kerhoas rend visite au maire Michel Mazéas qui se dit immédiatement emballé et lui conseille de voir comment associer à l'événement "cette Bretagne de la côte qui gagne sa vie en mer" comme l'a écrit Bernard Cadoret l'auteur de la fameuse série des "Ar Vag".
Les anciens patrons pêcheurs Edouard Ansquer et Yves Kernaléguen ouvriront les portes du port à cette fête des marins.
Il ne reste plus alors qu'à lever une armée de 1.500 bénévoles...
Nuits magiques
Et au collaborateur du "Chasse-Marée", l'écrivain Jean-Pierre Abraham qui a déjà légué à la postérité " Le vent", "Ar Men" et "Le Guet" de confier au vent et à la mer ses "Notes de fête".
Quelques jours avant le 15 août la goélette noire et blanche "Undine" sie Joachim Kaiser a doublé le cap de La Chèvre, poussée par une jolie brise de noroît.
Le Rosmeur peu à peu se noie dans le bonheur. Envahi par une foule bigarrée et joyeuse, il va vivre au rythme des arrivées. Au "Madcap", cotre pilote de Bristol construit à Cardiff en 1875 qui recevra à l'issue des fêtes le prix du plus beau bateau du siècle dernier, succède la barge à trois mâts "Rara Avis". Baptisée en fanfare, la yole de Bantry "Fraternité" fait l'orgueil de son équipage brestois.
Sur scène, Stan Hugill le vieux shantyman, le dernier matelot à avoir mené des chants de travail sur les longs courriers anglais, fait un véritable tabac. Sa voix rocailleuse saisit les grappes humaines de frissons Sur les quais, la fête a immédiatement pris corps dès le jeudi soir, lors du repas des équipages qui s'est prolongé jusqu'au cœur de la nuit aux terrasses des bars. Le Rosmeur grouillant de vie chavire de joie. Ses nuits blanches sont magiques comme le tube de l'été que vient d'enregistrer Catherine Lara.
La foule massée sur le môle s'enflamme pour une régate voile-avirons entre un coble de l'Essex, une pinassote d'Arcachon, un camin du Havre...
Succès populaire total
La salle des maquettes ne désemplit pas. Jamais une exposition de peintures marines n'avait vu une telle affluence. Au cinémaritime " L'homme d'Aran" sera projeté quatre fois... La fanfare "A bout d'souffle" fait éclater la vie.
"Désormais c'est clair, le bateau traditionnel n'est plus réservé à quelques initiés" commentera J-P Abraham.
Le silence de l'émotion
L'illusion aura été pleine pendant ces trois jours. Le port de Douarnenez aura fait un spectaculaire retour en arrière. Les images fortes resteront gravées dans les mémoires. Entre deux bouffées de musique est née une indescriptible émotion, presque trop forte.
Le silence étreint les gorges devant la beauté de ces centaines de voiles pointées vers le ciel du large qui rappellent le quotidien des pères.
Quand sa flottille appareille vers l'anse du Guet pour déployer sur la baie son présent " Douarnenez 86" entre dans la légende maritime.
L'audacieux pari d'une bande de fous de mer est largement gagné.
Dès le dimanche soir, Bernard Cadoret, Jakez Kerhoas et leurs amis imaginaient "Douarnenez 88".
Deux ans plus tard, 300.000 aficionados allaient plonger le Rosmeur dans un nouveau bain de chaleur conviviale.
Noel Pochet
Rumeurs N° 10, Septembre 1984
Gigantesques et réussies: les fêtes de Pors Beac'h.
Confortablement installée sur une montagne de coquilles de moules, bouteille de muscadet coincée entre les pieds pour faire descendre les sardines grillées dont je me régale, j'assiste à l'arrivée des vieux gréements dans l'anse de Pors Beac'h.
Comme de grands oiseaux silencieux, ils manœuvrent toute voile dehors pour venir mouiller au pied de la cale du G.F.C. (Groupe Finistérien de Croisière) qui a organisé cette régate de bateaux traditionnels avec le concours de la revue " Le Chasse-Marée ".
La beauté du spectacle me serre le cœur d'émotion: ballet des voiles de coton tannées à l'huile de lin, ocre jaune des chaloupes sardinières à misaine et taillevent, rouge brique pour les grand'voiles et flèches des anciens thoniers, brun fauve au gréement des dundees...
Du bateau de pêche côtière breton en passant par les curraghs, faerings, misainiers des Pays-Bas, oselvars de Norvège ou gigs des Scilly, une centaine de bateaux ont valsé pour les doux yeux de 15 000 amoureux venus applaudir samedi 11 et dimanche 12 Août à Logonna-Daoulas.
Nombreux furent aussi les plaisanciers " modernes" qui accompagnèrent de Camaret à Logonna ce FESTIVAL DES VIEILLES C0QUES.
Les bateaux amarrés, les équipages anglais, bretons, français, hollandais, norvégiens... sont descendus à terre qui pour se restaurer au coin cabaret, qui pour s'engouffrer sous le chapi-1eau cinéma où l'on visionnait de vieux films américains, français ou québécois contant la vie des cap-horniers, pêcheurs, goëmoniers... de ce début de siècle.
Une exposition permanente avait lieu dans l'immense hangar à bateaux. Outre les toiles et dessins de Mareck, les panneaux d'Yvon Le Corre, la foule a pu admirer photos, maquettes, demi-coques... et même acheter un de ces accordéons diatoniques fabriqués artisanalement et vendus sur place.
On se pressait devant un squelette de coque traditionnelle pour s'initier au travail du charpentier marine. Sur la cale un atelier de tannage de voiles faisait le plein avec les nostalgiques de la " belle ouvrage".
En soirée, sur le podium, se sont succédés chants de marins flamands, shanties anglais, folklore marin italien et sarde et surtout Brenda Wooton qui a remué l'âme de matelot qui palpitait en tout spectateur.
L'organisation sans faille des membres du G.F.C, aidés par la population bénévole, a permis de mener à bien deux jours entiers de spectacle sur l'eau aussi bien qu'à terre. Pour la remise des prix dimanche soir, l'honneur est sauf ! C'est un yacht français MAIASTRA", basé à Ars-en-Ré, qui a remporté la régate.
Dans la course à l'aviron, les gigs des Scilly ont battu à plate couture les yoles concurrentes de Gérard d'Aboville. GROS SUCCES donc pour le G.F.C. qui a enregistré près de 15 000 spectateurs venus de partout, des mordus comme ce Norvégien descendu en stop tout exprès pour les FETES DE PORS BEAC'H.
Un an de préparation (avec les subventions du Ministère de la Culture et de la Mairie de Logonna), récompensé par la participation d'un chantier norvégien avec leurs deux oselvars et la première venue en France de "Bonette " et "Serica ", deux gigs des Scilly avec leur équipage. Espérons que l'expérience fera boule de neige !
Gabares, thoniers, sardiniers, dragueurs de coquilles, brixham trawler (Provident), anciens pilotes (Jolie Brise), tous les voiliers de ce show aquatique sont d'anciens bateaux de travail.
Félicitons-nous que des amoureux éperdus de la mer arrachent à la mort ces ..canots" prestigieux qui font partie de notre patrimoine historique et culturel.
Non contents de restaurer ces voiliers traditionnels - ainsi " Pied de Bouée " ancien thonier de l'Ile d'Yeu qui opéra sa résurrection en deux ans au G.F.C., ainsi " Notre Dame de Rumengol " langoustier repris par l'association AN TEST..., de jeunes charpentiers bretons, inconditionnels des vieux gréements, reconstruisent entièrement des sloups langoustiers (à l'Ile aux Moines et à Paimpol), des maquereautiers à St Malo, des sinagos dans le Golfe du Morbihan... et préservent ainsi le savoir-faire qui se perpétue de génération en génération .
Lundi 13 Août à terre, ambiance de déchirure: les voiles disparaissent une à une par-delà l'horizon. Le cœur lourd, les équipages envoient la toile comme à regret. Nous les regardons lever l'ancre la gorge serrée, les larmes aux yeux...
Belle mer et bon vent... See you... en 86 si Neptune le veut !
Voiles et Voiliers, / /1984.
Fêtes de Pors Beac'h, Eliboubane
Au fond de la rade de Brest, la rivière de Logonna est depuis quelques années le témoin de la renaissance de la
voile traditionnelle en France. En 1980, l'Association malouine des Old Gaffers avait fait escale dans l'anse de Logonna lors d'un premier rassemblement de vieux gréements. Le Groupe finistérien de croisière organisait la même année les premières fêtes de Pors Beac'h qui réunirent une soixantaine de voiliers.
En renouvelant l'opération cette année avec le concours de la Fédération régionale de culture maritime et de la revue le Chasse-Marée, et en l'étoffant d'ateliers de voilerie, de construction et de chants marins,
d'expositions, de films et de toutes sortes de jeux
nautiques, elle renoue avec la tradition des grandes fêtes
maritimes bretonnes. Le succès fut au rendez-vous: une centaine de bateaux, dont certains venus de Grande-Bretagne, d'Irlande et des pays scandinaves, se retrouvèrent pour les cinq jours de ce rassemblement et
le seul week-end vit plus de dix mille visiteurs.
Les voilier se partagent entre des uniés de plaisance
allant de 4m comme le monotype d'Arcachon Iock à la goélette anglaise de 24 m Hoshi, en passant par le
Winibelle de Marin Marie, et - grand intérêt de cette manifestation - des voiliers de labeur, pêche ou cabotage.
Eliboubane
En 1979 Yvon Le Corre venait de perdre Iris, un oyster smack (dragueur d'huîtres) de Colchester avec lequel il avait effectué un périple dans l'Atlantique. (Heureux qui comme Iris... *) lorsqu'il décida de faire
construire Eliboubane. Il avait découvert les plans du voilier de ses rêves d'adolescence dans Ar Vag, et le chantier Daniel, de Paimpol
avait accepté d'en assurer la construction, heureux de renouer avec des traditions qu'il croyait perdues.
Eliboubane est un sardinier de Douarnenez de 10 m de long, 3 m de large et de
7 tonnes de déplacement dont une de lest. Les formes sont très caractéristiques avec une maîtresse section presque rectangulaire au bouchain de faible rayon, une étrave inversée qui s'aligne avec le guindant de la misaine, une quille rectiligne plongeant vers la base d'un étambot très incliné. le gréement n'est pas exactement celui du bateau d'origine mais d'une de ses proches
voisines, la chaloupe de la rade de Brest. Les 70 m2 de
voilure en toile de lin se partagent entre deux voiles
au tiers, un taillevent et une misaine, portées par des mâts
en spruce non haubannés. Au vent arrière les voiles sont établies en oc'h (en ciseaux).
Un long bout-dehors mobile permet d'envoyer un foc aux allures portantes.
Ce gréement permet à Yvon Le Corre de naviguer seul sans difficulté alors
que les sardiniers d'origine disposaient d'équipages de six à huit hommes. Canot
demi-ponté, Eliboubane doit se contenter de la navigation côtière, mais des emménagements sont spécialement étudiés pour permettre à son patron de renouer avec les grandes traversées.
(*) Ed. Voiles Gallimard.
Erwan QUEMERE
Le Télégramme, 11 août 1984. (H. GÉRAULT)
Fêtes de Pors Beac'h
100 bateaux exceptionnels !
Une centaine de bateaux traditionnels sont visibles aujourd'hui à Pors-Beac'h dans la rade de Brest. La plupart étaient présents hier pour les régates de Camaret et pour le groupe Finistère de croisière qui est à la source de cette fête, c'est déjà un succès considérable. Réunir autant de bateaux, dont certains sont de véritables joyaux, est une performance. Le public ne s'en plaindra pas.
Venues par la mer, toutes ces embarcations d'une autre époque sont chargées d'histoire. Raconter les milliers de journées de mer qu'elles ont vécues est bien sûr impossible. Grands ou petits, ces bateaux sont une richesse et, heureusement, leur destinée semble différente de celle des épaves qui ont pourri longuement avant de disparaître définitivement.
Toute la fête aura une forte teinte d'Outre-Manche, les Britanniques étant fort nombreux. Ce sont d'ailleurs des Scillonians qui auront le privilège de présenter le bateau le plus ancien: leur gig (yole de mer) " Bonnet " date de 1830 et ce voyage qu'elle fait aujourd'hui en Bretagne ne sera pas le premier, puisqu'il n'était pas rare qu'elle soit utilisée pour le trafic de quelques denrées entre les côtes de Cornouailles et la France.
Ces temps sont révolus, mais le bateau va toujours aussi vite ! " Provident ", ce chalutier de Brixham, et " Hoshi ", cette magnifique goélette de 1908 (également de Sallombe), sont déjà plus connus sur nos côtes, puisqu'ils franchissent allègrement le Chanel pour venir le long des côtes bretonnes. " Jolie Brise", cet ancien pilote du Havre, restauré en Grande-Bretagne, qui fut le premier vainqueur du Fastnet en 1925, fêtera son retour dans un port français après bien des années d'absence.
Tous ces bateaux sont accompagnés d'une flottille venue d'horizons très différents, comme ceux venus de Falmouth ou de la côte nord de la Bretagne.
Et puis comment ne pas parler des Oselvar, ces bateaux de pêche des fjords de Norvège, constructions neuves en pin mues à l'aviron ou dotées d'une misaine et d'une finition parfaite.
Mais il v a trop de choses à décrire et à voir. Le mieux est de venir à Pors Beac'h, en Logonna-Daoulas, aujourd'hui et demain !
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Le "Mutin", navire-école de la Marine nationale.
Il manque à l'article la liste des bateaux inscrits à Pors Beac'h).
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H. GÉRAULT
Neptune Nautisme, 1982 (Dominique Le Brun)
Pour les marins venus de ...
Pour les Marins venus de Norvège, voici l'escale. Les coques ventrues s'échoueront au fond de la crique de Pors Beac'h
où les gréements formeront des faisceaux filant vers les étoiles.
..un chantier naval qui avait fermé à la mort de son propriétaire. Le chantier
Jacq, de l'Hopitai Camfrout. Mais sa femme avait pris soin de conserver
les lieux en l'état, comme un musée personnel. - "Quand j'ai su que des
jeunes réarmaient "la Belle Germaine ", me dit la vieille dame
appuyée sur ses cannes, je leur ai ouvert l'atelier, confié les outils du
chantier; et s'il y en a d'autres, qu'ils viennent, il ne faut pas laisser se perdre tout ce savoir. Et puis, vous savez, on a défiguré trop de bateaux de travail en les transformant en yachts".
Un incroyable équipage
Bateaux de travail... l'expression revient sans cesse. Et c'est bien
pour célébrer des bateaux de travail que les énormes gabares sablières de
Lampaul, comme "l'Avialeur Mermoz" ou le "Dieu Protège", sont venues depuis le chenal du Four pour participer à la fête, et même donner un coup de main.
Si "Pied Bouée", l'un des derniers thoniers à voile de l'Ile d'Yeu, a retrouvé sa mâture, c'est grâce au mât de charge et aux treuils d'une gabare venue se mettre à couple; comme dans le temps. Aux
encouragements des travailleurs de la mer s'est joint le salut d'un pavillon norvégien, spécialement venus depuis Stavanger, en passant par l'Ecosse et la Mer d'Irlande: "Anna af Sand". Un côtre de 16 mètres à la
coque, 19 hors-tout, gréé d'une misaine, d'un flèche, de trois focs et
d'une fortune carrée; une coque vernie superbe - dans les pays du Nord,
même à l'heure actuelle, les chalutiers sont vernis - et "Anna" ne
craint pas d'afficher son âge: elle naquit entre 1830 et 1835 ! Pendant
plus d'un siècle, elle transportait des céréales, du bois et de la saumure en
Baltique. Propriété du musée maritime de Stavanger, elle a fait le
voyage aux mains d'un incroyable équipage de messieurs très bien,
directeur de banque et autres, qui passent leurs vacances en uniforme
de marin, à manœuvrer comme dans "La Royale" en répétant les
ordres du patron avant d'agir, s'il vous plaît. Un bord de bons vivants,
"Anna", et une école de manoeuvres, aussi. Un détail surprenant: le
voyage de Stavanger à Pors Beac'h était commandité par " Elf Aquitaine ".
J'ai laissé la grève de Pors Beac'h et ses coques en carènes abandonnées aux pinceaux des parents et aux jeux des gosses. C'était comme une
folie de propreté. Pour la fête, chacun se faisait beau, depuis le canot à
misaine jusque "Notre-Dame de Rumengol", cette énorme gabare construite en bois, récupérée par une association alors qu'elle allait être vendue, et quitter définitivement la rade.
Descendant au vent arrière vers l'ouverture de la baie de Daoulas,j'ai croisé un côtre très fin, couché sur l'eau, au près sous son flèche et son clin foc: "Solweig". Sa finesse de yacht trahit un passé de pilote, mais qu'on ne s'y trompe pas, "Solweig" est presque neuf. Il a été reconstruit à partir de son original usé, au Chantier Gendron de Noirmoutier, et il appartient maintenant au Groupe Finistérien de Croisière. On y apprend l'art de la belle manœuvre qui fait mal aux mains, mais gonfle la poitrine de fierté; allez donc à bout du bout-dehors, coincé dans le filet, à 3 mètres devant l'étrave, pour guider l'ascension d'un foc-ballon hissé au palan par trois costauds...
Sur le bord opposé torchait un côtre ventru, battant le pavillon national à croix de Lorraine: "le Corbeau des Mers". PPendant l'occupation, il assura les premiers passages clandestins vers l'Angleterre. A la voile, et à
l'époque non ponté, trouvant son chemin parmi les roches du Four et de Ouessant, sans aucun feu pour se guider, bien entendu.
De petites "bourres ", pour voir...
"Tribord ! ". Nous cédons le passage à un petit canot à misaine rondouillard, tout noir. Quoique mal fini, il semble neuf. Sa voile en coton ralinguée de chanvre aussi.
C'est "Mad Atao", qui sort tout juste du chantier. Il a été construit comme
on procédait autrefois pour ce genre de petits canots : vite et au meilleur
Prix. Celui-ci vient de coûter 3 000 F.
Quant à la voile, elle dormait dans un grenier depuis quelques dizaines
d'années. Le fond de la rade se transformerait-il en musée ? Voici un
coracle irlandais : sa carapace de toile goudronnée est impeccablement
tendue star les fines lattes de bois; trois barbus nagent, arrachant leurs
avirons fins comme des épées. La tradition l'exige: l'équipage a pris
soin d'amarrer un flacon d'eau bénite sur une membrure, à l'avant de l'embarcation.
A la nuit tombante, tout le monde est Posé sur ses béquilles, même l'imposant "Mutin", de la Royale. Ses béquilles sont comme d'énormes troncs d'arbre, que l'on met en place à l'aide de palans. Un petit canot arrive au vent arrière,
portant sur son mât unique deux misaines en ciseaux. "Yock" est une
embarcation légère du Bassin d'Arcachon ; une sorte de dériveur à l'ancienne venu voir les "gros", sagement à la remorque d'une auto ! Et pendant trois jours, la flottille va écumer la rade, du Tinduff à Roscanvel et du Carreau au Bindy, pour revenir tous les soirs à Pors Beac'h(prononcez: Béar, c'est du breton !). Pas de régate organisée, juste de petites bourres pour voir qui marche le mieux et manœuvre le plus vite.
De quoi établir un classement selon des critères pour le moins originaux.
Et je ne résisterai pas au plaisir de vous le communiquer:
- Coques rénovées :
1. Belle Germaine - 2. Erin - 3. Saint-Gildas.
- Authenticité :
1. Mad Atao - 2.Reder Mor - 3. Sans Souci.
- Gréement :
1. Dame Jeanne - 2. Evel Goech'al.
- Manœuvres :
1. Lirzin - 2. Aliger - 3. Biscoaz Kernen Dhal.
- Originalité :
1. Yock - 2. Silicéa - 3. Aven.
- Mention Spéciale: Coracle
- Hors concours. Anna af Sand.
Texte et photos Dominique Le Brun.
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