Si je me permets dannoter ici ou là les
"non-traductions" dArmand Robin, ce ne sera pas sans avoir dit
dabord quelle admiration jéprouve non seulement pour elles, mais pour cette
sorte de monstre de proie quon voit fondre tantôt sur un poème chinois du VIIe
siècle, tantôt sur une chanson bretonne, tantôt sur des uvres toutes proches,
Ungaretti, Pasternak, Attila Joszef. Qu'il rapproche ainsi les terres et les temps les
plus éloignés, Robin demeure à l'opposé de l'éclectisme. Sans aucun doute, presque
toujours les textes le choisissent. Leurs auteurs, comment dire en quelques mots leur
parenté? On dirait qu'ils ont la vie sur la langue comme une graine de piment rouge.De
la plupart des poèmes ici groupés. je ne puis rien dire d'autre, sinon que beaucoup
m'émerveillent, et que j'en aime profondément quelques-uns (parmi lesquels je citerai en
tout premier lieu Tou-Fou). Mais peut-être quelques notes concernant les seuls poèmes
dont je connaisse les originaux: (ceux d'Ungaretti) intéresseront-elles les traducteurs.
Il n'était sans doute pas essentiel, mais nullement indifférent pourtant que
les poèmes d'Ungaretti, dans le texte qui parut chez Mondadori en 1947, fussent groupés
en un certain ordre: une suite de dix-sept petits poèmes. intitulés Giorno per
Giorno, refaisait le douloureux chemin du deuil. Armand Robin n'en a choisi que
quelques-uns, j'aurais voulu qu'il les reprît tous, ou qu'il signalât son choix. Mais
des détails m'intéressent davantage. Presque toujours, Robin traduit mot pour mot,
introduisant de ce fait dans le français, où elles prennent un accent particulier par la
surprise, des tournures familières à la langue étrangère; en ce sens, son travail
nourrit notre langue et aboutit à un texte français vigoureux, parfois rude, par une
littéralité qui est en fait une liberté. Mais qu'il s'écarte de cette littéralité,
comme il est parfois nécessaire, un sens aigu de l'efficacité du mot le conduit: ainsi,
dans une réussite parfaite comme Le Temps s'est fait muet, au dernier vers.
Tout à la fin de cette suite de poèmes où Ungaretti p1eure la mort de son
fils, il entend l'ombre de celui-ci qui lui parle et lui dit : Sono per te
laurora e intatto giorno. Je me souviens de l'intensité que le poète voulait
donner à cet adjectif qu'intact traduit médiocrement, et qui doit faire rayonner
cette clarté surnaturelle, inaltérée, inaltérable. Quand Robin, rompant avec le
principe de littéralité, traduit : je suis ton point du jour, puis ton jour
tout le jour, jadmire quil ait su, par ce détour, restituer sa force et
sa lumière au vers; mais dans sa réussite même il rompt le ton d'Ungaretti, auquel, en
cet endroit du poème, ne me semble pouvoir être concédé autre chose que
lextrême simplicité. Ce goût de Robin pour le mot à tout prix efficace, son
horreur des molles harmonies, peut lentraîner plus loin, soit sur le chemin de la
littéralité, soit sur celui de linterprétation, et cest alors que je le
surprends dans des interprétations qui me gênent. Sil traduit rivenire
incontro, qui signifie tout bonnement revenir à la rencontre de, par revenir
là contre, je vois encore linvention se fonder sur la sonorité italienne, et
peut-être se justifier ; mais s'il traduit glorie par gloriolités et
declinare par avoir des déclinements, je n'entends plus alors que la fureur
verbale propre à Robin seul, et je ne comprends pas ces éruptions: bien sûr ! il
ne traduit pas, et pourtant... Partout ailleurs, il cède la parole. La plus haute
ambition du traducteur ne serait-elle pas la disparition totale ? N'y a-t-il pas dans le
poème, plus importante que l'efficacité de chaque terme, la ligne d'un chant ? C'est à
elle du moins que je suis toujours sensible:, et c'est sans doute pourquoi je suis
sensible également aux trouvailles qui la rompent. Et je comprends maintenant pourquoi me
paraissent si beaux les poèmes de Tou-Fou : non parce qu'ils seraient les plus fidèles
(je n'en sais rien), mais parce que je n'y pense plus à Robin, ni à toutes ces chicanes. |