Bien chers amis, Essenine ne parle pas toujours de lui. Dans Quarante bouches, le poète nest plus quune chose qui attend son tour pour surgir, bruire, et sans doute, comme toutes les autres choses, mourir dès son premier silence si proche. Cette fois le drame dEssenine rejoint, ou plutôt pressent, le destin de son peuple. Le mauvais goût dune ou de deux images saccorde lui-même merveilleusement avec la plainte chaotique de cette terre, doù tout ce qui était " peuple " allait disparaître. Je ne connais dans la poésie russe rien de plus impressionnant. Je me défie de la justesse de la comparaison qui me vient : je pense invinciblement à lhymne ddipe à Colonne, sur la beauté, la fécondité, la chance de la terre attique. Les Athéniens connaissaient, tous, ces vers. Les Russes aussi connaissent, tous, quarante bouches (sans en comprendre et sans pouvoir en expliquer tous les mots, hélas). Jai bien peur que ce ne soit le texte où la Russie a le mieux témoigné de sa fatalité, comme le texte de Sophocle est resté pour nous celui qui prouve poétiquement, donc irréfutablement, les privilèges de lAttique. Je lai traduit moins littéralement que Lettre à sa mère, mais aussi littéralement que : La pluie avec ses balais humides nettoie Le système des rimes et des assonances est exactement le même, ainsi que les variations damplitude du rythme. Comme dans les 2 autres poèmes, afin dêtre plus exact, jai créé 3 petits contre-sens Je moccupe aussi de Tuwim et ai même fait la connaissance dune polonaise qui le connaît personnellement. Javoue que cest bien inférieur à Essenine. Mais cela vaut tout de même la peine quon en donne quelques poèmes, une fois. Je lis avec étonnement et délices, Caligula de Pelorson. Jai pu pendant ces quelques derniers jours travailler un peu à mon oeuvre. Jai terriblement manqué de loisirs cette année. Laissez-moi vous dire aussi que je pense que vous me traitez trop bien : quai-je fait qui mérite une telle confiance ? Croyez-moi : jespère un jour, avec plus de loisirs, créer quelque chose de bien. Mais jusquici, je vous parle du fond du cur. Je ne mérite pas tant de confiance en tout cas cette confiance me touche beaucoup et me fait du bien. Croyez, chers amis, à mes sentiments de grand respect et de très grande sympathie, Armand Robin |