Cher Paulhan, Je prends plaisir à vous communiquer ce nouveau poème d'Essenine. [je suis le dernier poète ] Je désire une traduction qui soit à la fois création totale et fidélité totale. Que chaque expression jaillisse de la chair du traducteur comme elle était jaillie une première fois de celle du poète! Y ai-je réussi? Je ne le crois pas et suis désespéré. Vraiment. Le texte que je vous envoie suit absolument mot à mot le texte, sauf pour deux termes; j'ai tâché de suivre l'angoisse du rythme russe et d'osciller comme elle, comme ce cadran lunaire, entre la 8e et la 11e syllabe; enfin j'ai essayé de trouver les mots français dont la sonorité rappelle celle des mots russes correspondants; j'aurais voulu aussi que les rimes et assonances soient les mêmes qu'en russe; je n'y ai réussi qu'une fois sur deux. Je vous envoie un autre exemplaire du dernier poème d'Essenine que je vous avais communiqué; j'y avais laissé une faute dactylographique: Russie de bois pour Russie des bois. [ la pluie .] Quant au tout premier: "j'ai plaqué ma maison natale", je suis d'avis qu'on ne le fasse pas paraître, car ma traduction est franchement détestable, quels que puissent être les éloges que lui a donnés B. Parain. Je ne pourrai pas, avant quelques mois, continuer ces traductions, car me voici violemment emporté vers moi-même, laissant Essenine seul parmi ses impérissables compagnons, les arbres. Il me semble d'ailleurs que ces deux poèmes suffiraient déjà à faire naître un peu d'amour pour Essenine. J'en serais infiniment heureux. J'ai lu dans la NRF de juin le compte-rendu sur "Mesures". J'avais beaucoup craint que mon nom y fût cité; ce silence m'a rempli de joie; j'espère qu'il se reproduira souvent, qu'on épargnera ainsi de mêler mon nom à celui des autres et qu'on me laissera préparer, au-dessus et au-delà de mes contemporains, une Beauté éternelle. J'aurais volontiers écrit une lettre de remerciement à l'auteur de l'article, car je lui suis très reconnaissant, mais j'ai bien peur qu'il ne comprenne pas. Une autre chose aussi très heureuse, Cher Paulhan: j'avais un père qui m'avait chassé de chez lui; mais il a vu ce qu'il appelle mes "fables", et maintenant il a commencé à comprendre. J'en suis très joyeux, car je l'aime beaucoup et n'ai pu jamais lui en vouloir de tout ce qu'il m'a fait; je suis même infiniment touché de songer qu'il a appris à lire et écrire à cause de moi. J'irai vous voir vendredi. Vous me pardonnerez si, comme à mon ordinaire, je ne vous confierais que du silence; pour que je puisse parler, il faudrait anéantir tous les moments de ma vie passée. Croyez, Monsieur Paulhan, à mes sentiments respectueux et très cordiaux. Armand Robin |